Le poisson dans l’alimentation : quel rôle pour le Consom’acteur ?

, par  LE GOFF, Lylian

Le 14 mai, la Biocoop de Lorient a organisé une journée sur la transition alimentaire à l’UBS. Dans ce cadre, Alain le Sann est intervenu sur la consommation de poisson. Voici le CR de l’intervention et du débat qui a suivi par l’un des organisateurs.

Il faut tenir compte du fait que la pêche n’est pas une production mais une cueillette avec de nombreux aléas et incertitudes. L’essentiel est donc de gérer cette cueillette et de la contrôler, essentiellement en maîtrisant l’effort de pêche et en l’adaptant aux fluctuations : on gère de l’incertain.
Dans ce contexte quel rôle pour le consommacteur ?

Une chose est claire, il faut limiter, réduire et même supprimer les produits de pisciculture intensive (saumons, crevettes, bars, etc) utilisant des farines et huiles de poissons  : ainsi le hareng nourrit le saumon qui se retrouve dans l’assiette (avec des exceptions pour de petits élevages bien menés, valorisant des déchets de poisson par exemple ?). Pas de problème avec les produits issus de la conchyliculture valorisant la production primaire (avec des réserves pour les huîtres triploïdes, en exigeant un étiquetage). Pas de problème non plus pour les produits issus d’élevages de poissons végétariens valorisant des déchets. On pourrait d’ailleurs envisager une progression d’élevages intégrés sur les modèles traditionnels asiatiques ou d’Europe de l’est … très souhaitables lorsque l’on assiste à un véritable détournement de la nourriture de base des habitants des littoraux où se pratique une pêche fourragère pour des usines de farine de poissons alimentant les élevages aquacoles (en Amérique latine ; implantations chinoises en Afrique de l’Ouest).

Pour le poisson et les produits de la mer
Attention aux analogies avec les produits agricoles car s’il y a des ressemblances, il y a aussi des différences importantes : que veut dire poisson de saison ? Cela peut signifier une période de pêche abondante liée au regroupement pour le frai, il faut dans ce cas une grande prudence. Que veut dire une production locale quand la pêche se développe particulièrement dans des zones inhabitées et des déserts liés aux upwellings (Chili, Pérou, Namibie, Mauritanie, etc), ou dans des zones circumpolaires très peu habitées (Alaska, Mer de Barents, Groenland…) ?

Pour autant quand on a la chance de disposer de ressources proches permettant d’accéder à du poisson frais, il faut tirer parti de cette ressource de grande qualité et de faible impact écologique, surtout si elle est consommée en frais. Il faut pour cela renforcer les liens avec les pêcheurs locaux pour connaître leurs pratiques, leurs contraintes, accompagner et soutenir leurs recherches de meilleures pratiques. Même dans une ville comme Lorient, il y a une immense perte de liens et de connaissance de ce milieu. Quelques Amap poissons fonctionnent mais difficilement, il faut multiplier les occasions de rencontres, sur les marchés, dans les magasins, etc. Il faut aussi reconquérir les marchés plus éloignés de la côte, même en Bretagne.

Développer une culture culinaire pour valoriser localement des espèces peu prisées mais excellentes et d’un bon rapport qualité - prix : grondins, tacauds, sardines, anchois, chinchards, etc. Les Japonais en raffolent. Ici, on débarque des centaines de tonnes d’anchois pour une consommation locale quasi nulle (ce qui a provoqué la fin d’une AMAP ayant pourtant fonctionné durant cinq ans : il a fallu changer de bateau à la suite d’ennuis mécaniques ; la pêche a repris avec de l’anchois qui n’a pas trouvé preneur … fin de l’AMAP). On peut pour cela s’appuyer sur des restaurateurs, des poissonniers, des ateliers de filetage ou de salage, etc.

Faire des choix de consommateur responsable oui, mais se méfier des effets pervers des appels à boycott. Ils pénalisent tout le monde, y compris des pêcheurs qui ne sont pour rien dans la situation ; exemple du boycott du thon rouge… Il faut donc s’informer en faisant appel à l’intelligence du consommateur citoyen plus qu’à la manipulation médiatique de clichés, en faisant appel au débat, en acceptant l’incertitude, la complexité…Se méfier aussi des listes de poissons à consommer ou non, comment distinguer un cabillaud pêché dans une zone où l‘espèce est affaiblie d’une autre, où elle se porte très bien, comme c’est le cas pour la très grande majorité des ressources de cabillauds ? Comment revenir en arrière lorsque la situation se normalise ? Des années après la crise réelle du thon rouge, il est encore difficile de faire passer le message que la situation s’est redressée, en Atlantique et Méditerranée, mais pas dans le Pacifique. Or cette espèce est essentielle pour de nombreux petits pêcheurs dont les captures sont limitées.

Au cours des échanges avec la salle, on a eu droit à tous les clichés portés par de nombreuses ONG environnementalistes qui simplifient à outrance les mesures, par exemple « 30% de mises en réserve des Océans ». Les réserves peuvent se justifier et sont aussi mises en place par des pêcheurs ou avec leur accord, mais l’expérience montre que ce n’est pas toujours efficace et même parfois contre-productif quand les concurrents des poissons accaparent leur nourriture. Il suffit aussi de voir des zones abandonnées par l’agriculture pour comprendre que ce n’est pas toujours un gain pour la biodiversité. L’exemple africain montre que les créations de réserves ont été des pratiques coloniales d’exclusion de peuples entiers, 40 millions de personnes expulsées de leurs terres, est-ce que cela a permis d’améliorer globalement la biodiversité ? Par ailleurs ces réserves s’inscrivent dans un processus de partage de l’espace marin pour l’ouvrir aux diverses activités rémunératrices de l’économie bleue. Biocoop mentionne l’existence d’un cahier des charges annuel pour ses achats de poissons et réfléchit à la manière de communiquer ses choix.
L’aquaponie est citée comme alternative durable, à la fois performante, respectueuse de l’environnement et proche de l’autonomie (pratique ancestrale en Asie et Amérique latine, connaissant actuellement un regain d’intérêt, associant piscicultures et cultures semi-aquatiques fertilisées par les déjections animales ; remarque : il existe un équivalent faisant référence en Asie du sud-est avec des rizières fertilisées par des canards et poissons d’eau douce) : voilà un bel exemple de filière alimentaire mixte, évoqué précédemment avec les élevages traditionnels intégrés.

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