Vers une fédération des pêcheurs d’Afrique de l’Est ?

, par  LE SANN Alain

Mohamed Ismaïl Robleh, président de la fédération de la pêche artisanale (FNPA) à Djibouti, faisait partie du jury des professionnels au Festival Pêcheurs du Monde à Lorient. Il a pu y participer grâce au soutien de la FAO. Après une formation de soudeur, il a découvert le métier de marchand de poissons où il a été confronté à l’inorganisation des pêcheurs soumis au bon vouloir des commerçants et incapables de se faire entendre des autorités. C’est pour tenter d’y remédier qu’il s’est investi dans la mise en place d’une organisation de pêcheurs qui a été officiellement fondée le 21 Août 2016.

L’organisation regroupe les pêcheurs de 6 coopératives présentes dans les principaux lieux de débarquement du pays. Au total le pays compte plus de 630 pêcheurs, pêcheurs à pieds (palourdes) ou pêcheurs côtiers sur de petites barques qui traquent les crabes et crustacés ainsi que le poisson. Ils alimentent le marché local, en particulier les familles des nombreux militaires étrangers présents à Djibouti, mais il y a aussi des marché à l’exportation surtout vers l’Éthiopie.

Des pêcheurs marginalisés

Les pêcheurs de Djibouti sont pauvres, alors que leurs eaux sont riches et les marchés très demandeurs. Leurs revenus sont très irréguliers du fait du caractère saisonnier de leurs pêches. Ils ont du mal à se faire entendre des autorités ; ainsi l’Etat a récemment privatisé le seul lieu de débarquement aménagé, à Djibouti. Les pêcheurs ont été chassés des abris où ils stockaient leur matériel et ils doivent maintenant rejoindre d’autres abris plus éloignés. Ils sont souvent confrontés à des pénuries de glace et surtout à l’augmentation de son prix, multiplié par 3,5 en quelques années. Par ailleurs, les pêcheurs sont peu formés, ils ont difficilement accès aux soins, à une protection sociale, ou au crédit. Enfin, il existe une pêche illégale, très répandue au large, dans les zones inaccessibles aux petites barques djiboutiennes. Les pêcheurs d’Obock ont réussi à arrêter et à brûler un bateau chinois pêchant illégalement. Cependant, deux gros bateaux chinois ont obtenu des licences pour travailler dans la ZEE du pays. Bateaux chinois dans le port de Djibouti

Des projets à concrétiser

La zone côtière est fortement exploitée et les pêcheurs souhaitent pouvoir accéder au large avec des bateaux de 12 m qui permettraient des sorties de 4-5 jours avec un équipage de 4 à 5 marins. Mais pour cela il faudrait accéder au crédit et avoir une formation ainsi que des moyens pour leur sécurité. La fédération souhaite favoriser des programmes de formation à l’aquaculture et à l’algoculture pour permettre une diversification des revenus et assurer des revenus en dehors de la saison de pêche. Des formateurs français avaient expérimenté la culture des algues avant 1975 et l’indépendance du pays. Il faudrait reprendre de tels chantiers.
La fédération réclame aussi un aménagement des principaux lieux de débarquement en dehors de Djibouti, une amélioration de la fourniture de glace sous le contrôle des coopératives qui disposent pour le moment de peu de moyens. La commercialisation tend maintenant à être contrôlée par des marchands chinois, en particulier l’exportation des crabes vers l’Ethiopie, Les coopératives voudraient s’impliquer dans la commercialisation en se spécialisant et en ayant des partenariat avec certaines sociétés privées. Une société hollandaise est prête à s’engager et à former 6 à 8 pêcheurs pendant 4 mois.
Pour mieux identifier les besoins des pêcheurs, la fédération a pris contact avec la FAO pour réaliser une enquête approfondie sur le terrain. Pour l’instant, l’Etat organise des ateliers mais sans réellement tenir compte des souhaits des pêcheurs.

Vers une fédération régionale en Afrique de l’Est

Ismaïl Robleh a été fortement impressionné par les activités de la CAOPA (Coordination en Afrique de l’Ouest des pêcheurs artisans), en particulier lors de sa participation à la dernière Journée Mondiale des pêcheurs en Gambie en novembre 2018. Il a donc entrepris de prendre contact avec des organisations de pêcheurs de 17 pays d’Afrique de l’Est et des îles de l’océan Indien, du Mozambique à l’Erythrée. Sa démarche est soutenue par un programme de coordination des politiques de développement mis en place par 6 pays de l’Afrique de l’Est, l’IGAD , Programme Intergouvernemental d’action pour le développement. L’IGAD [1] regroupe maintenant 8 pays : Djibouti, Ethiopie, Erythrée, Soudan, Somalie, Ouganda, Kenya, Soudan du Sud. La FAO est également sollicitée pour appuyer le réseau. Les réponses obtenues sont très favorables et cela devrait permettre de déboucher rapidement sur une première rencontre à Djibouti. Cette ville serait aussi le siège de la coordination. Actuellement, des organisations de la pêche artisanale de 11 pays ont donné leur accord pour participer au réseau qui s’appellera EASTAFISH : Djibouti, Somalie, Ouganda, Kenya, Tanzanie, Burundi, Zimbabwe, Seychelles, Maurice, Madagascar, Comores. Ismaïl espère que la francophonie, bien représentée dans l’Océan Indien, sortira renforcée par cette démarche car elle est aujourd’hui fortement menacée dans la zone, en déconfiture, selon Ismaïl. A terme, il rêve d’une plateforme francophone de la pêche artisanale pour favoriser les échanges. De beaux projets pour une toute jeune organisation, mais il est conscient qu’il faut d’abord obtenir des résultats sur le terrain national et surmonter certaines divisions qui peuvent affaiblir le mouvement.
Avec la CAOPA en Afrique de l’Ouest, la FPAOI dans l’Océan Indien, le réseau des femmes africaines dans la pêche, on assiste à l’émergence et à la consolidation de réseaux de coordination des organisations de la pêche artisanale africaine. Ils devraient pouvoir peser sur les politiques des pêches en Afrique en particulier pour faire face à la pression croissante des flottes étrangères. Mais leur force se trouve d’abord dans leur capacité à s’enraciner dans les communautés de pêcheurs artisans et il faut que les organisations nationales ou locales puissent mener de front leur engagement sur le terrain et dans les instances internationales.

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