Poisson d’or, poisson africain : La force des images, le poids des mots

, par  LE SANN Alain

« Je suis à la recherche du bonheur », c’est ainsi qu’un jeune guinéen nous surprend dans l’atmosphère enfumée d’un four de fumage de sardinelles en Casamance, au Sénégal, dans une séquence du film « Poisson d’or, poisson africain ».

Thomas Grand et son compère Moussa Diop nous montrent le prix à payer pour essayer de gagner sa vie sur cette plage grouillante d’activités. Ils nous donnent une analyse au scalpel des réalités complexes d’une communauté provisoire rassemblant, durant 6 mois de l’année, des hommes, des femmes et des enfants, venus de toute l’Afrique de l’Ouest, autour de l’exploitation du poisson. Ils ont d’autant plus de mérites qu’ils ont réalisé ce film quasi bénévolement avec un budget dérisoire. Le film a été révélé au grand public en 2018 au Festival Pêcheurs du Monde de Lorient et, depuis, il connait un extraordinaire succès, primé dans plus d’une vingtaine de festivals dans le monde entier, en France, en Italie, en Inde, au Japon, au Mexique, aux Etats-Unis et dans de nombreux pays africains. Les spectateurs y découvrent la vitalité extraordinaire d’un site de débarquement à Kafountine, en Casamance (Sénégal). Il y a dix ans, ce site n’avait guère d’activité et on y rencontre maintenant des milliers de pêcheurs, de porteurs, de femmes fumeuses de poisson qui occupent des dizaines d’hectares sur la côte. Si ce film nous émeut c’est grâce à la force des images et au poids des témoignages de ces hommes et de ces femmes, venus de toute l’Afrique de l’Ouest.

« Tout le monde nous accuse alors que nous ne détruisons pas la mer »
D’emblée, le film nous plonge dans la dure réalité de la pêche à la senne sur une grande pirogue d’une vingtaine de mètres. Les pêcheurs rythment leurs efforts par des chants qui sont aussi bien des manifestes politiques que des témoignages de leur humour. Ils dénoncent ainsi les chalutiers industriels qu’on aperçoit au loin : « C’est à cause d’eux que nous devons naviguer toujours plus loin ». « Tout le monde nous accuse alors que nous ne détruisons pas la mer ». Ils rappellent aussi ce que montrent les images : « la pêche au filet nécessite de la force ».

« Ici eux, ils ne considèrent pas les êtres humains, ils ne considèrent que leurs poissons »
Les scènes de débarquement des sardinelles et de raies sont saisissantes et inoubliables. Des dizaines de porteurs de vieilles caisses de marée, récupérées dans les criées françaises, s’immergent jusqu’aux épaules pour s’agglutiner autour des pirogues et remplir leur caisse de 40 kg, portée sur la tête. Quand la houle est forte, ils risquent l’accident et « quand tu as un accident, ici personne ne peut te soigner ». Ils peuvent aussi perdre leur contenu et d’autres grappillent ces poissons avec leur filet. Ils courent ensuite en file indienne avec leur caisse sur la tête, sur des centaines de mètres pour alimenter les tables et les fours où seront fumées les sardinelles. Un porteur peut ainsi porter de 8 à 10 caisses dans sa journée, pour gagner 2500 à 3500 F CFA, soit 4 à 5 euros. Parmi ces centaines de porteurs on trouve des diplômés de l’Université. La majorité sont des étrangers, majoritairement Guinéens. « On est sortis à l’aventure pour chercher du travail ». Les porteurs se plaignent de l’absence de considération de la part des pêcheurs : « ici, ils ne considèrent pas les êtres humains, ils ne considèrent que leurs poissons ». « Avant de considérer l’argent ou le poisson, il faut considérer les personnes ». « Le propriétaire de la pirogue ne te regarde même pas ». « La seule règle, c’est de croire en soi et de travailler très dur ». Ainsi un porteur peut, en 6 mois, gagner de 500 000 à 600 000 F CFA, soit 800 à 900 euros. « Les porteurs souffrent beaucoup ici, ils n’ont pas de leaders pour défendre leurs intérêts ou pour porter leurs revendications ». A l’opposé, « quand les pêcheurs ont besoin de quelque chose, ils revendiquent publiquement ». Pour les porteurs « on doit traiter tous les travailleurs de façon égale et respecter les droits de chacun ».

« Ces femmes sont vraiment courageuses »
Le film nous plonge ensuite dans l’univers enfumé des fours. Des centaines de fours côtoient d’immenses tas de bois et des tables de séchage à perte de vue. Dans cet univers incroyable, des hommes et des femmes travaillent plusieurs heures par jour pour gagner un peu d’argent, autant que les porteurs. Cependant certaines femmes entreprenantes peuvent posséder plusieurs fours qui emploient plusieurs dizaines de personnes et gagnent un peu plus. Une femme guinéenne, propriétaire de deux fours, est ainsi arrivée à épargner et à investir : « Je suis arrivée avec 10 000 F CFA. C’est comme ça que j’ai pu gagner 200 000 F CFA ». Ces femmes, guinéennes pour la plupart, envoient de l’argent dans leur famille : « lorsque nos maris n’ont pas d’argent, nous supportons les charges familiales à leur place ». Au milieu des fours et de la fumée, des enfants et des bébés accompagnent leur maman. Beaucoup se plaignent de la dégradation de leur santé. Un jeune Guinéen se plaint : « quand tu restes 4 à 5 heures de temps dans la fumée, les yeux vont faire mal ». Il se soigne avec du Doliprane et il reste malgré tout : « en un mot, je suis à la recherche du bonheur ».
Cette activité de transformation permet d’alimenter toute l’Afrique de l’Ouest en poisson bon marché. Burkinabés, Ivoiriens, Maliens, Libériens, Guinéens et Sénégalais se côtoient près des fours et chargent d’énormes ballots de poisson de 400 kg. Ils ont raison de chanter « Soulève, homme de courage » pour se stimuler et coordonner leurs efforts.
Mais ce n’est pas seulement le poisson qui contribue à nourrir les populations d’Afrique de l’Ouest : Les déchets du fumage après le décorticage des poissons fumés sont soigneusement récupérés et travaillés pour fournir de l’aliment pour les élevages de volaille.

« Nous ne comptons que sur la mer »
Mais quand le poisson se fait rare, ce sont des milliers de personnes qui sont menacées, or « le poisson manque partout maintenant ». La Casamance est devenue le dernier eldorado pour les pêcheurs du Sénégal parce que les autres ports au Nord de la Gambie et jusqu’à la Mauritanie, sont confrontés à une pénurie de ressources et à l’explosion du nombre de pirogues et de pêcheurs. Si les bancs de sardinelles et d’ethmaloses sont toujours là, la pêche concerne maintenant de plus en plus des juvéniles. En effet, ces juvéniles trouvent désormais des débouchés assurés et rémunérateurs avec la multiplication des usines de farines de poisson. Cette pêche intensive et illégale est réalisée par des pêcheurs artisans avec leurs sennes tournantes. Ils menacent ainsi les stocks de poissons pélagiques qui assurent la grande masse des débarquements et l’alimentation de toute l’Afrique de l’Ouest. En Casamance, la menace venait jusques là des débarquements réalisés par des pêcheurs de Saint Louis où des Chinois ont construit deux usines de farine. Mais la menace concerne maintenant directement la Casamance.

« C’est comme si les gens voulaient nous tuer »
Les femmes et les commerçants perçoivent clairement les risques du développement de ces usines : « si une usine exportatrice venait à s’installer ici, ce serait terrible pour nous, car on n’aurait plus de poisson à parer, c’est comme si les gens voulaient nous tuer. Ils prennent ce que nous devrions consommer, rejetant en plus des déchets toxiques dans la mer qui nous tuent encore plus. Nous les Africains, comment pourront nous survivre ? Cela annonce notre mort ». Si les pêcheurs qui livrent ces usines ont leur part de responsabilité, l’État est aussi responsable d’une politique incohérente : « On interdit la capture de juvéniles alors qu’on laisse les usines les acheter et les traiter ».
Quelques mois après le tournage, en 2018, deux usines ont été construites par des Chinois, l’une à Abéné, au cœur d’une aire marine protégée, l’autre à Kafountine, sur le site de transformation occupé par les femmes ; 1000 d’entre elles ont été expulsées et déplacées. L’usine d’Abéné a été arrêtée, suite à la mobilisation des habitants, scandalisés par les odeurs et les rejets de l’usine. Les représentants des organisations de pêcheurs s’opposent au développement des usines mais ils peinent à convaincre certains pêcheurs [1], en particulier ceux de Saint Louis, qui trouvent des débouchés rémunérateurs en livrant aux usines de Gambie [2].

« Il faut moderniser le fumage »
Les représentants de l’administration reconnaissent qu’« il faut moderniser le fumage ». C’est une nécessité pour protéger la santé de tous ceux qui sont soumis quotidiennement aux fumées. Par ailleurs, le fumage consomme énormément de bois, souvent coupé illégalement, au grand dam des villageois de Casamance qui vivent de cette forêt. « C’est le prix du bois qui fait peur à beaucoup de commerçants » ; ce prix a en effet presque triplé en quelques années et menace la rentabilité de la transformation.

« Les pêcheurs sont nobles »
Le film s’achève sur le retour à la mer de jeunes pêcheurs, fiers et enthousiastes, qui se confient à la caméra. Ils sont conscients d’être à la base de la richesse du Sénégal, ils savent que cela représente pour eux la possibilité d’une promotion sociale s’ils peuvent acquérir une pirogue. « Les pêcheurs sont nobles, car ils portent des tenues de mer neuves », « il est temps que l’on respecte les pêcheurs ». Ils savent pourtant que leur santé est en jeu car « le pêcheur vieillit très vite et perd subitement sa force, car ce métier est trop dur ». Ils concluent pourtant : « aucune richesse ne peut me détourner de la mer ».
Le film est sans commentaire des réalisateurs qui saisissent la parole brute des pêcheurs et de tous les acteurs de la filière. C’est ce qui en fait la force, le montage permet de saisir toute la complexité d’une communauté inquiète pour son avenir et qui a raison de s’inquiéter comme le montre le reportage suivant le film ; il nous interpelle aussi sur les évolutions de notre consommation de poisson où la production aquacole dépasse maintenant les débarquements de la pêche. On comprend qui en paie le prix.

Alain le Sann, août 2019

Navigation