Pour une révolution dans la mer : De la surpêche à la résilience. Une somme stimulante, provocante et à discuter.

, par  LE SANN Alain

Didier Gascuel, éd Actes Sud, Collection Domaine du Possible, 2019, 530 p.

Ces dernières années, l’édition nous a habitués aux ouvrages alarmistes uniquement centrés sur l’analyse de la situation critique des ressources, sur la base de diagnostics partiels. Didier Gascuel, professeur à l’Agrocampus de Rennes qui forme les futurs halieutes et des spécialistes de l’environnement marin, nous offre pour la première fois, en français, une somme qui va bien au-delà pour donner une vision d’avenir riche, stimulante et provocante. L’ouvrage se compose de trois parties, la première est consacrée à l’analyse de la surexploitation des écosystèmes marins par la pêche, la seconde décrit l’évolution de la théorie de la gestion des pêches et la troisième propose une vision renouvelée du futur de la pêche, fondée sur trois ruptures.

La crise des écosystèmes marins

Didier Gascuel dresse un état très sombre de l’état des ressources évoquant des effondrements pour certaines espèces en Mer du Nord de 85 à presque 100%. On peut s’interroger sur la validité de certaines estimations de perte d’abondance, compte tenu de l’absence de données fiables sur le passé et de la variabilité naturelle des ressources. Il reste vrai que la dégradation des stocks a été spectaculaire à la fin du 20ème siècle du fait de l’industrialisation des pêches. Les pêcheurs ont pu disposer d’outils comme les grands chalutiers pêche arrière, par exemple, qui leur permettaient de pêcher en une journée ce qu’ils pêchaient auparavant en une marée de 14 jours avec un chalutier classique. Il note que la situation a commencé à s’améliorer depuis une dizaine d’année, mais les progrès sont lents et insuffisants et l’amélioration semble marquer le pas. La baisse concerne surtout les gros prédateurs, les stocks de petits pélagiques sont plus robustes. Quand les stocks de poissons régressent, la pêche tend à se concentrer sur les crustacés ( crabes et langoustines, etc) et sur les mollusques ( coquilles St Jacques…). Il y a 50 ans , en France, ces pêcheries représentaient 5% des captures contre 25% actuellement. Cette évolution des captures, en déclin et profondément modifiées, traduit une dégradation de l’état des écosystèmes marins.
Pour l’auteur, celle-ci est largement due à la pêche et particulièrement aux chaluts et aux dragues qui modifient les fonds et les appauvrissent. La pêche a même sa part de responsabilité dans la prolifération des zones d’anoxie (sans oxygène). En effet les apports terrestres enrichissent le milieu, provoquant des blooms de phytoplancton responsables de l’anoxie, mais celle-ci est également liée à la régression des prédateurs de phytoplancton comme les coquillages filtreurs (Baie de Chesapeake). Ceci étonnera certainement les pêcheurs qui constatent des mortalités de poissons et coquillages dans le Mor Braz, en Baie de Vilaine, pourtant il n’y manque pas de moules ni d’huîtres et le déséquilibre provient d’abord des excès d’apports terrestres.
Didier Gascuel montre également la responsabilité des pollutions et des destructions des habitats côtiers qui abritaient des nourriceries. La restauration de l’estuaire de la Seine avec ses estrans, marais et vasières permettrait de doubler l’abondance des stocks de sole.
Le rôle de ces dégradations est donc loin d’être négligeable, mais Didier Gascuel ne pousse pas très loin l’analyse de l’ensemble des facteurs de dégradation, se concentrant d’abord sur les impacts de la pêche. Il est vrai qu’il est difficile d’envisager la destruction des ports du Havre, de Rotterdam ou de la digue du Zuiderzee. Mais on ne peut oublier que les pêcheurs ont été parmi les meilleurs défenseurs de leur environnement contre les extractions de sables, ou de maerl, les rejets de boues, de polluants de toutes sortes, les forages pétroliers, etc.
A tous ces facteurs de dégradation s’ajoutent maintenant les effets du dérèglement climatique qui sont déjà très sensibles. A la lecture d’un tel bilan on se demande comment des pêcheurs ont pu survivre et pourraient encore envisager un futur. Pour l’auteur « la pêche a indiscutablement été le principal facteur des changements intervenus dans les écosystèmes marins au cours du siècle passé. C’est elle qui conduit à des systèmes moins productifs, plus instables, moins résilients, avec des évolutions plus difficilement réversibles » ; dont acte, mais il ne nous dit pas comment seront restaurés les littoraux.
Pour faire face aux difficultés nouvelles liées au dérèglement climatique, il y donc urgence à reconstruire des écosystèmes en bonne santé. Pour cela on peut compter sur les scientifiques qui ont fini par poser les bases d’une gestion durable des pêches.

Des pêcheurs aveugles face à des scientifiques clairvoyants ?

Pour Didier Gascuel, on ne peut guère compter sur les pêcheurs pour mieux gérer les pêches car ils sont, selon lui, marqués par « un aveuglement naturel, une cécité congénitale… ». Il faudrait en arriver à des situations de faillite pour que les pêcheurs comprennent la réalité de la surpêche. Il exprime ici le sentiment général du grand public et de bien des chercheurs ou ONG éloignés des quais. Pourtant, si on connait l’histoire des pêches après la seconde guerre mondiale au moment de l’explosion des outils techniques et des pires dérives de la surpêche, on voit très vite bon nombre de pêcheurs réagir, peut-être insuffisamment et maladroitement, bien avant même de nombreux scientifiques. On peut aussi rappeler les pratiques séculaires de gestion collective des prud’homies méditerranéennes. En Bretagne, les pêcheurs côtiers, dès qu’ils ont pu constater le déclin de nombreux stocks, ont cherché des solutions. Dix ans de discussions vont amener la création d’un grand cantonnement dans le sud-ouest de Belle Ile. Pourtant cette zone sera peu respectée, et semble-t-il peu efficace, car, au même moment, les pouvoirs publics et diverses institutions poussent à l’accroissement inconsidéré du nombre de bateaux à coup de subventions, au grand dam des pêcheurs les plus lucides qui prévoient la catastrophe [1]. La pression pour développer la pêche à outrance ne vient pas toujours des pêcheurs eux-mêmes, mais plutôt des acteurs extérieurs, des grands armements, de l’État. Même les pêcheurs du secteur industriel pratiquant des pêches destructrices sur les frayères avec leurs grands chalutiers pêche arrière savaient que cela ne pouvait durer, mais le système en place les contraignait à poursuivre, en l’absence de possibilités de concertation entre pêcheurs de toutes nationalités, sous le contrôle des armateurs. On a pu également assister à des discussions houleuses dans le pays bigouden entre des pêcheurs réclamant d’urgence l’arrêt de la pêche sur les frayères de morue tandis que les scientifiques étaient plus réservés sur l’utilité d’une telle mesure.
On peut multiplier les exemples, ce ne sont pas les scientifiques qui ont toujours eu les meilleurs réflexes face à la surpêche. Seuls ceux qui travaillaient au plus près des pêcheurs, pouvaient élaborer avec eux des solutions, parfois au prix, il est vrai, de relations conflictuelles et difficiles. On peut regretter les ricanements face aux tentatives comme l’écloserie de Houat, sans comprendre que cette initiative des pêcheurs s’inscrivait dans une réflexion collective sur la côte du Morbihan qui aboutit à la proposition révolutionnaire de la Ceinture Bleue [2]. Le résultat en fut le développement de la gestion des bancs de coquilles St Jacques avec l’appui de l’écloserie coopérative du Tinduff, en rade de Brest. Toutes ces initiatives ont manqué, à l’époque, d’un soutien ferme de l’État, des scientifiques et de certaines collectivités.
C’est ce que propose aujourd’hui Didier Gascuel : « pas d’avenir commun sans régulation collective ». Les pêcheurs le savent depuis longtemps, malgré un certain individualisme et même si leurs organisations paraissent réticentes à des mesures qui sont en fait élaborées en dehors de leur participation et qu’il est difficile de sortir d’une situation qui est largement due à des choix politiques qui leur ont échappé dans les années 60 – 70 et 80.
Didier Gascuel décrit par le menu l’évolution de l’approche scientifique de la gestion des pêches, de l’approche monospécifique aux modèles écosystémiques. Mais les modèles restent des modèles et les scientifiques restent toujours confrontés aux problèmes de « la pathologie de la gestion d’une ressource naturelle » (Rob Van Ginkel). Celle-ci est par nature fluctuante et « la seule loi parfaitement générale qu’on puisse établir est que les processus qui déterminent le recrutement de la plupart des espèces exploitées sont extrêmement complexes… et hautement imprédictibles » (R van Ginkel). En fin de compte, comme le rappelait ce sociologue à Lorient, en novembre 2012 : « Traditionnellement, les biologistes et les économistes fournissent la majeure partie des contributions scientifiques pour le processus d’élaboration de la politique des pêches. Les premiers mettent l’accent sur les facteurs d’origine humaine pour essayer d’expliquer les problèmes de ressources. Ils proposent souvent de réduire l’effort de pêche. Ils ne peuvent guère se tromper en donnant ce conseil : si les stocks se reconstituent, ils prétendent que c’est dû à la réduction de l’effort de pêche. S’ils ne se reconstituent pas, ils disent que la réduction de l’effort n’a pas été suffisante du fait des arrangements politiques qui ont abouti à des TAC trop élevés. Les pêcheurs reconnaissent que sans aucune réglementation d’aucune sorte, la tragédie est imminente. Cependant, ils ont du mal à se débattre avec les incertitudes que les autorités extérieures à la pêche ont créées pour son avenir. Ils se sont toujours adaptés aux vicissitudes de l’écosystème et des marchés, mais actuellement beaucoup s’opposent aux pouvoirs fantasques qui vont bien au-delà de leurs capacités d’adaptation » [3].
Didier Gascuel le reconnait lui-même : « on ne gère pas que des ressources naturelles, mais aussi les sociétés qui en dépendent ». Ce constat implique qu’au-delà des scientifiques, halieutes ou écologues, on implique, dans l’élaboration des mesures de gestion, des spécialistes de sciences humaines pour faciliter la prise en compte des pêcheurs et éviter les incompréhensions qui bloquent les processus d’évolution et d’adaptation.

Des propositions provocatrices

C’est avec force et en s’appuyant sur des valeurs humanistes et respectueuses de la nature que Didier Gascuel défend l’avenir de la pêche en récusant l’idée d’un océan vierge, en refusant de condamner la consommation de poisson. S’il reconnait que des progrès importants ont été réalisés dans de nombreux pays développés et, en Europe, sur la façade atlantique, il considère ces progrès très insuffisants.
Sur la façade atlantique, on serait revenu à une biomasse de 20 à 25% des biomasses vierges, grâce à une réduction de la pression de pêche de 45 à 25% de la biomasse. En appliquant les principes du Rendement maximum durable (RMD) « il est possible d’atteindre une biomasse de 35 à 40% », mais il estime que cet objectif est insuffisant, il faudrait arriver « à une biomasse résiduelle de 60 à 70% du stock à l’état vierge ».

Ce serait revenir à des niveaux d’abondance du début du 20ème siècle. Bel objectif théorique, mais c’est oublier que l’abondance a toujours varié et les pêcheurs de sardines, de morue et de bien d’autres espèces le savent. Il est certain qu’avec un effort de pêche réduit, la biomasse globale était plus importante. On peut cependant signaler qu’il y a aussi des cas d’explosion de certains stocks dans des conditions environnementales particulières, bien au-delà des niveaux de stocks connus comme c’est le cas de la morue en Mer de Barentz, récemment.
On mesure donc les révolutions à opérer pour atteindre un tel objectif, peut-être souhaitable, mais à quel prix ? et avec quels pêcheurs ? Car on sait aussi que l’un des principaux problèmes pour l’avenir, c’est le manque de pêcheurs, le problème tend à se généraliser dans tous les pays, du Nord au Sud. On peut rêver d’en multiplier le nombre, avec de beaux modèles, encore faudra-t-il trouver des candidats. Cet aspect humain n’est jamais évoqué par Didier Gascuel.
On sait aussi d’expérience que les révolutions ont connu des effets pervers à côté de leurs aspects positifs. C’est pourquoi on préfère aujourd’hui parler de transition. Des stocks en bon état, réduisent les coûts de la pêche et peuvent permettre d’atteindre l’optimum économique qui doit, selon D. Gascuel, remplacer Le RMD. Son modèle est celui de l’Australie, qui a multiplié les Aires marines (AMP), réduit le nombre de pêcheurs et l’effort de pêche, mais cela aboutit en réalité à des captures très réduites : 166 000T en 2017 pour la 3ème ZEE du monde et un immense pays [4]. Evidemment, cela s’accompagne d’une pression constante sur les pêcheurs professionnels, car les défenseurs de l’environnement et les pêcheurs amateurs considèrent qu’on n’en fait pas encore assez.

Trois ruptures majeures

Pour atteindre ces objectifs, Didier Gascuel propose trois ruptures majeures : la recherche de l’impact minimal, le plus proche possible de l’impact nul, la maximisation de l’utilité économique et sociale, une cogestion démocratique et territorialisée des espaces marins. Dans l’absolu, on ne peut que partager ces idéaux, mais il faut considérer ce qu’ils impliquent concrètement pour D. Gascuel.

Evidemment, si on envisage un impact minimal, le plus proche possible du zéro impact inaccessible, la première chose à faire est d’interdire tous les arts traînants (dragues et chaluts). Il convient que ce n’est pas possible dans l’immédiat. Nombreux sont les scientifiques, écologistes et pêcheurs qui remettent en cause le chalut, mais les organisations de pêcheurs artisans (les deux forums) restent réticentes face à l’idée d’une interdiction généralisée. Une motion demandant cette interdiction fut présentée par Greenpeace aux Philippines en 1994, sur le modèle de la mesure interdisant les filets maillants dérivants (FMD). C’était à l’occasion d’une rencontre internationale de pêcheurs artisans du Sud organisée par ICSF. J’intervins pour demander que les mesures d’interdiction soient prises de manière localisée, en fonction des situations. L’interdiction généralisée des FMD étaient incompréhensible pour les pêcheurs et celle des engins traînants aurait les mêmes effets désastreux. Cette position fut adoptée et elle reste depuis la base des positions adoptées par les forums. Récemment, au Costa Rica, le gouvernement et les ONGE ont voulu interdire le chalut dans le pays. Des petits pêcheurs utilisant de manière saisonnière un chalut à crevettes, se sont battus avec leur coopérative, membre du WFF, contre cette mesure et ils ont obtenu gain de cause contre les ONGE.
On peut cependant engager un débat sur l’ampleur de l’utilisation du chalut et certains pêcheurs sont prêts à l’abandonner s’il y a des alternatives adaptées. Ce fut le cas des pêcheurs de l’île d’Yeu, mais il est illusoire d’engager un débat serein là-dessus en posant comme principe l’interdiction généralisée.
On sait d’ailleurs que la pression des ONGE et de certains scientifiques ne s’arrêtera pas là, au nom de la protection de l’environnement ou de la biodiversité, d’autres mesures seront demandées contre les filets, les palangres, etc. Les pêcheurs de l’île d’Yeu en ont fait l’amère expérience puisqu’ils ont dû subir l’interdiction des FMD, puis celle des palangres pour les requins taupes. Cela a entraîné un effondrement de leur flottille et du nombre des pêcheurs. Les pêcheurs méditerranéens ont aussi échoué à défendre le gangui, mais ils doivent toujours subir les boues rouges….

D. Gascuel lui-même semble contradictoire puisqu’il rend hommage aux pêcheurs de coquilles de la baie de Saint Brieuc pour leur gestion modèle d’une pêcherie à la drague. Ils gèrent d’ailleurs aussi à un niveau proche de l’optimum économique.
D. Gascuel insiste également sur l’importance des quotas et des maillages. Augmenter les maillages permet de cibler les gros individus en protégeant les immatures. Il remet en cause l’idée d’une pêche équilibrée cherchant à éviter de bouleverser la pyramide des âges.
Il admet cependant qu’il faut faire des compromis face au casse-tête des pêches multispécifiques où les poissons ont des tailles différentes à maturité. Il est bien plus facile de gérer les pêcheries des zones froides, moins diversifiées. En zone tropicale, la diversité est maximale et la gestion beaucoup plus compliquée, cela explique aussi que, dans ces zones, la critique du chalut soit plus radicale. La réalité est bien plus compliquée que les modèles théoriques, même les plus sophistiqués.
On peut enfin s’interroger sur l’idée de préserver l’intégrité des fonds marins. L’exemple récent du tsunami au Japon a montré que les fonds balayés par les vagues ont été rajeunis et ont gagné en productivité, dans un contexte de bons apports terrigènes. Les grosses tempêtes peuvent avoir des effets similaires. Plus que le passage occasionnel du chalut, c’est l’intensité et le nombre de passages qui peut poser problème, en fonction de la nature des fonds. Un ostréiculteur qui pratique l’élevage traditionnel à plat doit par exemple nettoyer ses fonds avec une sorte de herse, pour réduire le nombre de prédateurs. Sur certains fonds, dragues et chaluts permettent une sélection des espèces en réduisant les prédateurs (moins de crabes et d’étoiles de mer par exemple). L’interdiction du chalut à perche [5] dans le « box plie » de mer du Nord n’a pas apporté les améliorations espérées, au contraire, les captures se sont effondrées. Préserver l’intégrité des fonds et de la biodiversité peut poser des problèmes, à terre comme en mer.

Avec conviction, D. Gascuel défend l’idée d’une pêche centrée sur les hommes et les femmes. Il récuse radicalement la libéralisation et la marchandisation des quotas de pêche, pour maximiser l’utilité collective. Il prône une gestion par flottilles et des quotas individualisés gérés collectivement. Il choisit l’option d’une maximisation de la rente car les modèles (toujours eux) montrent que cette rente est maximale quand on divise par deux les captures, les coûts baissent et les prix augmentent. C’est bien le modèle australien qui impose aux pêcheurs une pression permanente pour réduire les zones de pêche et de captures. Avec un tel projet, il semble difficile de mettre en œuvre ce que souhaite l’auteur : une gestion démocratique. Il faut en effet « une bonne dose de confiance dans l’avenir pour accepter de réduire volontairement ses prises, en espérant toucher un jour profit de la reconstitution des stocks ». Comment instaurer la confiance indispensable quand l’avenir est toujours marqué par l’incertitude face à la multiplication incessante des contraintes, sans véritable concertation ?
Où sont les pêcheurs dans toutes ces grandes conférences internationales où se décident actuellement l’avenir des océans et des pêches ? Parmi ces contraintes, les plus inquiétantes sont celles qui concernent l’accès aux zones de pêche, restreint par la multiplication des Réserves et AMP. D. Gascuel défend l’idée, après Pauly dont il est proche, d’une interdiction de la pêche en haute mer, soit 60% des océans. Il est vrai que ces pêches sont souvent l’objet de pêches illégales, mais elles concernent aussi des artisans aventureux d’Inde, du Sri Lanka ou d’ailleurs. Interdits de haute mer ils vont disparaître ou se replier sur leur ZEE. Là, ils devront encore trouver leur place entre toutes les zones protégées, les champs éoliens, les zones d’extraction de sable, etc.
L’avenir qui est dessiné par la Convention sur la biodiversité, l’UICN, les grandes ONGE, etc. c’est 30 à 40% d’AMP strictes ou en réserves intégrales. Il restera donc 20 à 25% des océans accessibles à la pêche ? Comment peut-on imaginer que cela se fera en bonne concertation démocratique avec les pêcheurs ? Ceux-ci ne sont pas opposés aux réserves quand elles sont mises en place par eux-mêmes (cf les cantonnements en France) ou avec leur accord. Mais attendre des miracles de la généralisation des réserves, c’est faire fi de certaines expériences et analyses qui montrent que toutes ne sont pas efficaces en zone tempérée.
De plus les réalités, dans de nombreuses AMP au Sud, montrent que les bénéfices sont loin d’être en faveur des pêcheurs et des communautés côtières mais plutôt à l’avantage des investisseurs dans le tourisme. Sans parler de la véritable colonisation des mers mise en place par des grandes ONGE comme The Nature Conservancy aux Seychelles, ou encore PEW, Conservation International ou autres [6]. On est loin des modèles démocratiques. La promotion généralisée de l’"économie bleue" va encore renforcer la marginalisation des pêcheurs, mais ce sujet est à peine évoqué dans cet ouvrage, alors que c’est un élément majeur du contexte présent et futur dans lequel la pêche devra s’inscrire.

Les nouvelles exigences démocratiques

« La mutation du secteur des pêches ne se fera pas sans les pêcheurs eux-mêmes, et encore moins contre eux ». « Mais l’histoire montre qu’ils n’y suffisent pas ». D. Gascuel reprend à son compte les idées et les principes de gestion des biens communs d’Elinor Ostrom et une gestion par territoire maritime. Ce sont des idées défendues depuis longtemps par le Collectif pêche & développement. Cette gestion doit être aussi adaptative pour être en phase avec les évolutions permanentes du milieu, accélérées par les dérèglements climatiques. Pour cela, il faut selon l’auteur, renforcer les structures professionnelles et, notamment en France, les comités des pêches. C’est une proposition importante quand la dernière réforme a mis à mal leur capacité de présence sur le terrain et que l’État envisageait pratiquement leur disparition. Il faut mettre en œuvre une cogestion en donnant des pouvoirs réels aux comités consultatifs régionaux en Europe avec un encadrement de la puissance publique et des mesures de contrôle. Mais, pour D. Gascuel, il faut « internaliser une pression permanente » dans la gouvernance. Le changement de terme est significatif, la gouvernance issue des logiques de gestion entrepreneuriales, est-elle la démocratie ?
Il porte ainsi aux nues le rôle des ONG « contrepoison requis face à la recherche du profit immédiat ». Il constate pourtant, comme nous, que de nombreuses ONGE sont porteuses de l’idéologie libérale des grosses fondations anglo-saxonnes qui les financent. C’est le cas de PEW, de TNC, du WWF, d’EDF (Environmental Defense Fund)… Comment leur faire aveuglément confiance ? Les ONGE jouent un rôle positif d’alerte et il faut reconnaître leur place, mais leur attribuer du pouvoir peut mener à des impasses car leurs propositions ne sont pas toujours pertinentes, on l’a vu avec l’interdiction des FMD. De plus, beaucoup d’ONGE et fondations ne fonctionnent pas sur des bases démocratiques mais comme des lobbies. Elles ont leur rôle, mais il ne faut pas le surestimer et par leur extrémisme, elles peuvent même bloquer des débats et des évolutions concertées. On l’a vu lorsque certaines ont voulu travailler avec les pêcheurs de langoustines ou lorsqu’elles ont appelé au boycott généralisé du thon rouge aux dépens des petits pêcheurs de Méditerranée qui n’étaient pourtant pour rien dans le déclin des stocks, même avec leur « thonnaille » (petit filet maillant dérivant). Didier Gascuel rappelle justement que la durabilité est un processus, une construction sociale. Il faut donc porter beaucoup d’attention pour respecter ceux qui sont au coeur du projet d’avenir.

La pêche au cœur

Didier Gascuel a la pêche au cœur et il nous propose une vision stimulante qui invite au débat. On peut regretter qu’il semble accorder plus d’attention dans ses remerciements à ses étudiants et aux représentants des ONGE françaises sans aucune référence à des pêcheurs, à qui il dédie pourtant le livre. Nous devons nous-mêmes le remercier pour cette somme, mais nous n’oublierons pas tous les pêcheurs, hommes et femmes d’expérience, français ou non, jeunes et anciens qui nous ont fait comprendre l’intelligence et la passion de leur métier. Merci donc à Jean et Yann qui ont accompagné les débuts de Pêche et Développement. Merci à Jo, Pierre, Alain, Lauréline, Alan, Robert, José, Louis, Patrick, Pascal, Jean-Marie, Guillaume, Didier, Yvon, Jean-Michel, Serge, Ludovic, Danièle, Liliane, Armand, André, John, Margaret, Karim, Herménégilde, Malick, Arona et tous les autres qui nous aident et nous ont aidés à comprendre leur passion et la complexité de leur métier.
Bonne lecture.
Alain Le Sann. Octobre 2019

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