La pêche au temps du coronavirus

, par  YHUEL-BERTIN, Emmanuelle

A travers cette chronique, je vous invite à découvrir l’impact des mesures de confinement prises en mars 2020 sur la pêche artisanale lorientaise et plus précisément sur l’activité d’un fileyeur de 13 mètres avec 4 hommes à bord.

Début mars 2020 :
Alors que les médias mettent en avant les gestes barrière pour repousser la propagation du Covid 19, la pêche artisanale lorientaise se remet tout doucement d’un hiver où l’activité a été impactée par les nombreuses tempêtes.
Mardi 17 mars :
Un vent de panique souffle sur le port de pêche suite à l’annonce des mesures de confinement. La lutte contre le coronavirus exige une mobilisation nationale. A partir de ce mardi pour quinze jours au moins, les Français devront rester chez eux, sous peine de sanctions, sauf déplacements absolument nécessaires. Quel sera l’impact de ces mesures sur la filière pêche ?
Faut-il continuer l’activité ? Comment respecter les gestes barrières dans un espace de travail réduit ? Quelle responsabilité pour le patron vis à vis de ses matelots en cas de contraction du virus à bord ? Est-ce que la criée de Lorient va fermer ? Est-ce que des aides seront octroyées aux bateaux en cas d’arrêt total de la filière ? On parle de chômage technique pour les matelots, mais à quelle hauteur ? Et pour les armements et patrons ? Echanges radio entre patrons, coups de fil aux instances, réception de nombreux mails… Face au flot d’informations divergentes, il faut prendre une décision.
Mercredi 18 mars
Dans ce contexte, notre patron de fileyeur fait le choix de continuer son activité pour quatre raisons :
1/ Le poisson est présent.
2/ Les prix sont corrects en criée : La sole se négocie entre 12 et 13 euros.
3/ Le bateau à quai, les charges restent à payer
4/ rien de concret concernant les aides
Il faut maintenant convaincre son équipage du bienfondé de sa décision.
Vendredi 20 mars
« Il est important que la flottille arrive à approvisionner régulièrement la criée pour approvisionner les mareyeurs et poissonniers toujours en activité et soutenir la continuité de la filière » C’est ce que retient notre patron pêcheur du compte rendu d’une réunion qui a réuni différents acteurs de la filière au port de Kéroman. Lors de cette réunion il a aussi été dit : « Pour la pêche côtière : marché très variable et volatile. La criée reste ouverte tant qu’il y a du poisson. Une autorégulation des chalutiers artisans devrait se mettre en place pour la langoustine. La GMS agit en réaction des flux et des demandes de la clientèle, mais agit pour maintenir ses rayons « traditionnels ». Il est escompté un retour de la consommation de poisson courant de la semaine prochaine. Quelques mareyeurs ferment temporairement leur activité, faute de débouchés. Reprise d’activité rapide possible, en fonction du marché. ».
De leur côté, les patrons pêcheurs qui ont fait le choix de poursuivre leur activité se concertent pour maintenir un prix barrage alors que les organisations de producteurs se sont désengagées dès le 2ème ou 3ème jour du confinement. Le risque est de voir certains mareyeurs et poissonniers profiter de la situation.
Samedi 21 mars
Bilan : Une semaine éprouvante. L’incertitude du lendemain est pesante pour notre marin. Il faut un minimum de bateaux en mer pour maintenir l’activité sur le port mais il ne faut pas trop d’apports pour que les prix restent corrects. Il ne faudrait pas vendre à perte !
Lundi 23 mars
Impossible de sortir en mer faute de thermomètre ! Est-ce que les générations précédentes auraient eu des scrupules à sortir du port ? En 2020, il faut suivre les nouvelles règles sanitaires et trouver un thermomètre ! Pénurie dans les pharmacies au même titre que le gel hydroalcoolique et les masques.
Mardi 24 mars
La semaine débute avec une nouvelle charge qui incombe au patron : Surveiller la bonne santé des membres de son équipage et mettre en place un cahier de bord sur lequel il faut indiquer la date, l’heure et la température de chacun. Il pourra ensuite se concentrer sur son cœur de métier : traquer le poisson !
Mercredi 25 mars
Sous criée, un tapis sur deux fonctionne ce matin pour 7 tonnes de poisson. C’est peu mais les prix se maintiennent.
Finalement la prise de température des membres d’équipage aura été une mesure très éphémère : rétropédalage des instances décisionnaires ! Est-ce raisonnable d’un point de vue sanitaire ? Impossible à dire, mais c’est un soulagement d’un point de vue réglementaire car le thermomètre récupéré lundi soir était défectueux : impossible de l’utiliser la nuit de facto à l’embarquement !
Jeudi 26 mars
L’annonce de la fermeture des marchés ouverts par le premier ministre Edouard Philippe est à prendre au sérieux. Depuis mardi c’est le flou mais quel sera l’effet de cette nouvelle décision sur les ventes dans les prochains jours ?
Il va falloir attendre la fin de la semaine pour la suite de cette chronique !
Samedi 28 mars 2020
Il ne fait aucun doute que la pression morale est plus importante depuis le début de la crise sanitaire. Il faut notamment accorder toute sa confiance aux matelots en matière de confinement lorsqu’ils ont mis pied à terre et chasser la suspicion.
Est-ce que poursuivre l’activité a été une bonne option pour l’instant ? le poisson s’est jusqu’à présent correctement vendu et paradoxalement à ce que nous aurions imaginé, les salaires versés cette dernière quinzaine ont été légèrement supérieurs à ceux versés en 2019 sur la même période. (Rappel : pour la pêche artisanale les salaires sont traditionnellement versés à la quinzaine et correspondent à un pourcentage des ventes sous criée). Mais qu’en sera-t-il les prochaines semaines ?

Emmanuelle YHUEL BERTIN

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