Les marins-pêcheurs au sein de la culture maritime contemporaine.

, par  BIGET, Denis

Le CESER (Conseil Économique Social et Environnemental Régional) Breton et plus particulièrement sa section Mer-Littoral a engagé la rédaction d’un rapport sur la culture maritime en Bretagne. Un représentant du Collectif Pêche & développement sera auditionné. Denis Biget nous propose sa réflexion sur ce sujet qu’il connait bien.

La culture maritime contemporaine est plurielle. Elle embrasse une grande diversité d’activités professionnelles et de loisirs pour former un ensemble, un « style », une « ambiance » maritimes qui caractérisent et particularisent la vie littorale en Bretagne et ailleurs.

Cependant, comme dans tout ensemble, il y a des parties qui sont mieux visibles, mieux connues, mieux valorisées et mieux appréciées que d’autres. Certains pans de cette culture maritime contemporaine sont survalorisés au détriment d’autres secteurs qui, à ce moment-là, sont délaissés voire parfois dévalorisés.

Pour valoriser cette culture maritime, il faut la considérer comme un tout constitué de parties égales entre elles : activités de loisir, sports nautiques, pêche et conchyliculture, marine de commerce, etc. existent et cohabitent sur un même territoire et interrogent les enjeux économiques, sociaux et environnementaux
de demain.

Dans le mouvement général de valorisation des activités maritimes durables et de protection des océans, les activités halieutiques et conchylicoles sont souvent décrites par l’opinion et par les médias comme archaïques et dévastatrices, non-durables et non-responsables. Elles sont l’objet d’une généralisation de représentations négatives qui ne prend pas en compte leur importance tant sur le plan socioéconomique que sur le versant culturel. L’image que l’opinion a des marins-pêcheurs est encore trop souvent fondée sur des représentations littéraires et historiques où se mêlent des images de courage, de rudesse mais aussi de hasard des techniques, d’irrationalité, d’archaïsme et de surexploitation des océans.

Or, la culture maritime – si tant est que l’on puisse la circonscrire de façon précise [1] - regroupe également les pratiques quotidiennes, les modes de vie des marins-pêcheurs, leurs savoirs et savoir-faire qui sont les outils d’appréhension et d’adaptation à l’environnement marin, physique et social. Les sociétés halieutiques ou littorales vivent depuis le milieu des années 1980 et encore aujourd’hui une crise identitaire liée à des difficultés socioéconomiques fortes. Cette crise provoque un manque d’intérêt pour les métiers de la pêche par les jeunes qui ne trouvent plus dans ces professions un miroir pour y construire une image de soi attrayante, s’y projeter et la partager au sein d’une communauté maritime. Mais il existe néanmoins une activité économique et sociale bien réelle et quotidienne qui participe de la vie culturelle maritime bretonne.

Comme le mentionne le cahier des charges du CESER, « la culture maritime est peu développée et se focalise sur les traditions, peu sur les pratiques et les enjeux présents et futurs. »

La culture, c’est la vie et la vie, c’est avant tout un ensemble d’activités sociales et économiques. La culture maritime, ce n’est pas seulement des manifestations grandioses ou de belles intentions, ce n’est pas seulement des entreprises de cultures même si leurs retombées économiques et financières sont importantes. La culture doit être intimement liée à la vie quotidienne des gens et être en « branchements »pour reprendre le titre d’un livre de l’anthropologue Jean-Loup Amselle, elle doit être un lieu d’échange sentre « des individus concrets dans des rapports concrets d’économie. » [2] (Rappelons que l’étymologie du
mot économie est « art d’administrer la maison » puis « les biens d’autrui »). La culture est donc une écologie où les individus se découvrent, découvrent leurs intérêts réciproques, convergents et/ou opposés,et apprennent à se respecter.

Les communautés littorales et de pêcheurs n’apparaissent plus comme des espaces de socialisation et d’enculturation, qui passent désormais par d’autres vecteurs, parfois illusoires et artificielles. Je me souviens de mon enfance et de mon adolescence à Camaret, port du Finistère, dans les années 1970 et 1980, et tout particulièrement de cette rencontre entre trois jeunes hommes en 1975. L’un, matelot sur le petit crabier La Licorne, en retour de pêche, alors occupé à trier les tourteaux, est, en ce mois de juillet, interrogé par une famille de touristes sur les crabes, la pêche, le bateau. Les deux jeunes fils des touristes, âgés de 16 ou 17 ans, caméra à la main, filment le travail des pêcheurs et posent des questions sur les
rubans élastiques autour des pinces, sur les lieux de pêche, les casiers, etc. Le jeune pêcheur leur répond mais ce qui l’intéresse, c’est la caméra super 8, à propos de laquelle il se met à poser lui aussi des questions, sur son prix, son fonctionnement, ses avantages et inconvénients. Les trois jeunes garçons sympathisent et échangent du quai au bateau et du bateau au quai. Cette scène m’avait frappé à l’époque et j’y vois aujourd’hui un symbole, celui de l’échange fructueux qui, en dépit des clichés et parfois des hostilités entre touristes et autochtones, existait dans les ports de pêche à cette époque. Les touristes, même si les pêcheurs étaient parfois pris pour des objets de curiosité, découvraient et prenaient plaisir à échanger avec un monde riche en activités multiples et méritant le respect. De leur côté, les communautés maritimes recevaient les touristes avec intérêt économique mais aussi social, des liens se créaient, des amitiés naissaient entre pêcheurs et « parisiens », des conflits aussi parfois. (Il ne s’agit pas par cette anecdote d’embellir la réalité passée mais de chercher à éclairer le présent ou l’avenir par l’histoire, récente ou plus ancienne).

La culture maritime des sociétés littorales des années 2000 doit faire l’objet d’échanges et être connue – reconnue – dans sa réalité, par une découverte immédiate, entre des « individus concrets dans des rapports concrets » encore une fois.

Comment décrire et valoriser cette culture maritime ?
A l’instar du journaliste Bernard Voyenne qui écrivait dans les années 1970-1980 que « la presse est comme la langue d’Esope : la pire et la meilleure des choses », il faut sans cesse considérer les nouveaux médias à la fois comme des vecteurs d’information et de vérité et comme des vecteurs de stéréotypes qui enferment les individus et les groupes sociaux dans des catégorisations et des généralisations parfois dévastatrices.
La communication, c’est le partage et la mise en commun d’informations pour bien vivre ensemble. Or, trop souvent, les clichés qui enferment les marins-pêcheurs dans un unique rôle néfaste de destructeurs de la nature aveuglent les acteurs culturels qui ne voient pas, ignorent ou rejettent la culture et les pratiques des pêcheurs en les diabolisant souvent, ne laissant aucune place au partage et à l’échange culturels.
En 2009, la Région Bretagne organisait un grand séminaire intitulé « Attractivité des métiers de la mer » qui avait mis en évidence la méconnaissance des jeunes bretons quant aux activités maritimes, hormis quelques pratiques de loisir et quelques noms de grands navigateurs au large. Rendre sa place à la culture maritime et à la Bretagne, c’est obligatoirement passer par l’éducation des plus jeunes sur les questions évoquées plus haut et mettre en œuvre une anthropologie de la communication afin d’enseigner aux enfants à savoir lire les informations, à se garder des stéréotypes et à rester vigilants dans leur connaissance des autres. Il faut sensibiliser les enfants, les collégiens et les lycéens, y compris les élèves des lycées professionnels maritimes, à une connaissance claire des enjeux et de la réalité des activités de pêche, par rapport et en parallèle avec les autres activités maritimes.
Pour cela, il faut qu’ils découvrent le monde de la pêche pour redonner leur place aux acteurs de la filière halieutique comme les premiers connaisseurs de l’environnement marin et les premiers concernés par les enjeux environnementaux et socioéconomiques.
La dichotomie simpliste entre, d’un côté les « gentils écologistes » ou les « gentils » navigateurs engagés pour les océans et, de l’autre les « méchants » marins-pêcheurs, nourrit encore trop souvent les représentations collectives et l’opinion des citoyens. Or, si les enfants et les adolescents sont facilement influençables, ils peuvent vite devenir clairvoyants à condition que les adultes leur enseigne la réalité au delà des clichés communs.
Cette découverte par les jeunes de la réalité du monde halieutique, de ses pratiques, de la richesse de ses savoirs et de sa connaissance de la gravité des enjeux du futur doit passer par deux vecteurs d’apprentissage :
- Une éducation formelle à la communication, au déchiffrement des informations dans le cadre d’une anthropologie de la communication. Il faut apprendre aux jeunes à savoir ce que parler veut dire, ce qu’est l’autre et ce que je suis par rapport à lui, quelles sont mes façons de le voir, de le comprendre, ne pas l’enfermer dans la catégorie sociale et culturelle où il est placé, afin de mieux l’appréhender et mieux vivre avec.
- Un apprentissage direct de la réalité au contact concret et immédiat avec les acteurs de la filière pêche (et de la culture maritime dans son ensemble) grâce à la mise en œuvre d’ateliers ethnographiques au sein des instances de formation et de découverte, ateliers où les enfants, les pêcheurs et les autres acteurs seront leurs propres chercheurs et leurs propres enseignants.

C’est par une meilleure communication et l’éducation des jeunes citoyens, donc une meilleure connaissance des différentes composantes de la culture maritime, que l’on peut décrire et améliorer la vie culturelle et la maritimité en Bretagne.

Denis Biget
Docteur en ethnologie.
Chercheur associé à l’UBO – Brest.
Chargé du cours d’anthropologie maritime.
Conseiller principal d’éducation au Lycée Jean-Marie Le Bris – Douarnenez.
Denis.Biget@univ-brest.f

[1Denis Biget, Marins-pêcheurs et plaisanciers. Propositions pour une recherche et une analyse d’une culture maritime, Université de Haute
Bretagne – Rennes 2, département de sociologie, 1989.

[2Geneviève Delbos (2006). « Pêche artisanale : la fin du ménage », Ethnologie française, XXXVI/3.

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