Le désarroi des pêcheurs face aux éoliennes marines. Baie de St Brieuc : de la concertation à la rupture

, par  LE SANN Alain

"Les millions de gens qui, jusqu’à présent, dépendent de l’espace marin pour leurs vies et leurs moyens d’existence -particulièrement les petits pêcheurs artisans- n’ont, pour la majorité, pas été invités à la fête bleue. Cela pose des questions politiques très compliquées pour les mouvements de pêcheurs et leurs alliés. Certains essaient d’obtenir une invitation pour se joindre à l’économie bleue, en croyant que c’est la voie la plus sûre pour sécuriser leurs droits à leurs zones de pêche. D’autres au contraire sont plus sceptiques, car ils ont été témoins de la façon avec laquelle le programme de la croissance bleue pousse les pêcheurs artisans au bord de la falaise."

in Zoe W. Brent, et al . "La Formule Bleue : Démasquer les dynamiques politiques derrière la promesse de la Croissance Bleue", TNI, octobre 1998.

Baie de St Brieuc : de la concertation à la rupture

Le 10 décembre 2020, suite à la réunion du comité de gestion du projet de champ éolien, les pêcheurs de la baie de St Brieuc ont acté leur refus de poursuivre le dialogue avec la société Ailes Marines, filiale de la multinationale espagnole Iberdrola. "Nous refusons de perdre notre temps avec des sociétés qui ne nous respectent pas." Ils déplorent "qu’Ailes Marines se soit moquée des comités des pêches et des services de l’Etat". "Ailes Marines a préféré prendre nos recommandations comme des demandes supplémentaires ...mais ils n’ont pas compris que cela va dans leur intérêt, ce que nous leur demandons ayant pour objectif de répondre en toute transparence aux questions posées par les professionnels." [1] Ils disent avoir "pris un coup de massue sur la tête" suite au refus de la société de répondre clairement à leurs demandes répétées de clarifications et d’assurances sur les impacts du projet.
Les travaux préparatoires à la construction du champ de 62 immenses éoliennes de 216 m de hauteur ont été bien engagés et le gouvernement est pressé de voir enfin la France se doter d’un premier champ off-shore, alors que les pays riverains de la Mer du Nord disposent déjà de milliers d’éoliennes (2225 pour le Royaume-Uni) contre une seule pour la France. Les pêcheurs et le Comité des pêches n’ont pas manifesté de refus a priori du projet, car ils sont conscients de la nécessité de la transition énergétique, mais pas à n’importe quel prix."Perspectives d’avenir pour la pêche, ses marins, les ressources en baie de St Brieuc et l’économie locale. Projet ambitieux d’une envergure colossale qui pourrait faire faire de notre département une vitrine et un modèle d’association intelligente entre le monde de la pêche et celui des énergies nouvelles". " Un parc éolien pourrait être installé à condition de bien gérer son implantation et de s’écarter de la zone 3 ( services de l’Etat) pour que les pêcheurs puissent continuer à y pratiquer la pêche aux arts trainants. Après observation du parc, la pêche et les éoliennes peuvent cohabiter". " L’implantation d’un parc éolien offshore dans la baie de Saint Brieuc me semble inévitable. L’association pêcheurs et porteurs du projet doit se faire dans les meilleures conditions possibles pour les deux parties. Pour ma part, ayant vu l’importance de la superficie du parc au Danemark, il me parait important de pouvoir travailler à l’intérieur de celui-ci (arts traînants). (paroles de pêcheurs dans le CR du voyage d’étude en novembre 2010). Depuis 2012, ils ont engagé une longue concertation pour le choix de la zone, du type et du mode de pose, de la liaison avec la terre. Ils ont obtenu des résultats qui devraient leur permettre de garantir la poursuite de la pêche au sein du champ éolien.
Mais plusieurs phénomènes ont contribué à la dégradation des relations entre les pêcheurs et la société Ailes Marines jusqu’à les amener à demander l’annulation du projet. A plusieurs reprises des travaux préparatoires ont été engagés sans prévenir à temps les pêcheurs et sans tenir compte de leur calendrier de pêche dans la zone. En mer, les pêcheurs étaient furieux et ils sont intervenus contre la présence des bateaux réalisant des sondages dans la zone, en mai 2020. Ils ont reçu l’appui d’associations locales opposées au projet ainsi que celui d’’une association écologiste, Robin des bois. Cette dernière, à la différence de la majorité des grandes associations écologistes qui soutiennent le projet, dénonce cette industrialisation de la mer au bénéfice de puissantes sociétés multinationales et de groupes financiers intéressés par cette activité largement subventionnée (25 milliards d’euro sur 20 ans) qui assure de juteux bénéfices, au nom du soutien à l’innovation. Les pêcheurs ressentent violemment cette privatisation de leur espace traditionnel de travail. Ils comprennent aussi qu’il ne s’agit que d’une première manifestation de "l’accélération bleue" qui menace de réaliser en mer "ce que nous avons déjà fait à terre" [2] . L’économie bleue conduit à leur marginalisation ou même à leur exclusion.
De plus le contexte des menaces du Brexit et les difficultés liées à la crise du Covid exacerbent les tensions.

La remise en question d’une gestion rigoureuse
"Nous ne sommes pas des pêcheurs, mais des jardiniers de la mer : depuis 60 ans que l’on a commencé la pêche, on a protégé les fonds. Et aujourd’hui, on va détruire tout le travail effectué depuis des années" [3] . Pour les pêcheurs, la Baie de St Brieuc, c’est "le nid de la Manche", un lieu de reproduction et de nourriceries de nombreuses espèces. Depuis des décennies, ils ont mené des programmes de gestion, en particulier pour la coquille Saint-Jacques, qui leur permettent d’assurer une base de revenus pour une pêche côtière vivante. Ils ont d’ailleurs constaté que la zone choisie pour le champ éolien parce qu’elle était moins productive en coquilles, est devenue une zone de forte production. Ils demandaient donc, avant d’engager les travaux, des études scientifiques sur l’état zéro et sur les impacts des champs éoliens. Les Comités Consultatifs du nord de l’Europe ont expressément demandé à la Commission Européenne d’engager des études approfondies sur les impacts des champs éoliens sur la pêche et l’environnement marin. Des scientifiques peuvent leur dire que les impacts négatifs seront limités et temporaires, sur la base d’études bâclées et contestables. Ils peuvent leur montrer que les impacts positifs (effet réserve et effet récif) peuvent compenser les pertes, [4] les pêcheurs sont sceptiques sur des modélisations qui sont établies à partir d’exemples sans tenir compte de la diversité des écosystèmes. Ifremer demande de prêter une attention particulière aux zones de frai et de nourricerie. Les pêcheurs savent que leurs stratégies de pêche et les écosystèmes seront nécessairement modifiés, même si on leur garantit qu’ils pourront continuer à pêcher entre les éoliennes, car ils pratiquent surtout des arts traînants pour les coquillages et les poissons. Cela se répercutera sur l’ensemble de la baie. On peut d’ailleurs s’interroger sur cette promesse car la pêche est pratiquement interdite dans les champs éoliens de la mer du Nord. Ils sont aussi très inquiets des impacts sonores des travaux, fortement perturbants pour les animaux marins. Ils ont d’ailleurs obtenu de la société Ailes Marines une pose par forage au lieu du battage pour des pieux qui descendront à 30 m sous le fond marin, mais sans que soit apportée la preuve que les impacts sonores et la turbidité seront réduits. Enfin, ils s’inquiètent des importants rejets de métaux (aluminium, zinc) générés par les anodes sacrificielles qui protègeront les installations en mer de la corrosion. Certaines expérimentations tentent de développer de l’aquaculture ou de l’algoculture autour des éoliennes mais si cela fonctionne, ces investissements ne seront pas à la portée des pêcheurs.

Comment réagir ?
Ce champ éolien de la baie de St Brieuc est le premier d’une série de 6 projets en Manche et en Atlantique. Après cette série, viendra le temps des éoliennes flottantes qui se trouveront toujours dans le champ d’action des pêcheurs côtiers. Un champ expérimental de 3 éoliennes flottantes est en préparation au sud de Lorient préfigurant deux grands champs qui prendront place au cœur des zones de pêche à la langoustine, la mine d’or des pêcheurs du Sud de la Bretagne. Là aussi, les comités des pêches ont choisi la concertation, mais la majorité des pêcheurs restent très méfiants et refusent les compensations financières préférant gagner leur vie au travail. Pour certains comités, il n’y a pas d’autres choix que de participer à la concertation pour limiter les impacts sur la pêche, sachant que les implantations sont inéluctables face à la pression européenne et gouvernementale en faveur de l’éolien marin. Tous sont conscients que les pêcheurs doivent prendre leur part dans la décarbonation de l’énergie, les compensations financières étant destinées à financer des programmes d’amélioration de la gestion et des pratiques. Il y aura certainement de fortes résistances car les zones concernées en Bretagne Sud sont les vasières où prospèrent les langoustines. Cependant dans d’autres zones plus au sud, les réactions des pêcheurs et des comités semblent pour l’instant moins hostiles. Par exemple au large de l’île d’Yeu, la méfiance des pêcheurs parait moins forte, car les impacts environnementaux ne sont pas les mêmes selon la nature des fonds marins et des écosystèmes et selon leurs pratiques de pêche. Parfois même, lorsque la pêche ou les communautés de pêcheurs sont en déclin, comme à Dunkerque, dans le Nord de la France, la promesse des champs éoliens est la bienvenue car cela peut être une source d’emploi. Cela risque d’ailleurs d’accélérer le déclin de la pêche, comme c’est le cas au large de l’Angleterre, où sont installées près de la moitié des éoliennes marines d’Europe. Est-ce un hasard si ce sont aussi les zones où les pêcheurs ont pratiquement disparu ? L’installation d’un champ éolien rend encore plus difficile le recrutement de matelots attirés par les salaires et les conditions de travail qu’offrent les quelques postes de travail dans la maintenance des éoliennes.

Peut-on concilier pêche côtière et éolien marin ?
« La Commission estime qu’une capacité installée de 300 GW d’éolien offshore et d’environ 60 GW d’énergies marines d’ici à 2050 serait nécessaire dans la mise en place d’un système énergétique intégré, plus vert et climatiquement neutre d’ici à 2050 », cela représente une multiplication par 25 de la capacité installée, pour un coût de 789 milliards € [5]. La France envisage pour 2050 que 25% de son électricité sera d’origine éolienne marine. Bien sûr, la Commission Européenne assure que ces champs éoliens n’occuperont que 3% de l’espace maritime européen, mais il faut considérer que l’impact sur la zone côtière, où travaillent les pêcheurs artisans, sera bien plus important, il faudra y ajouter les impacts des installations portuaires et des infrastructures à terre et la nécessité d’extraire du sable en mer pour répondre aux besoins en béton. Les espaces côtiers seront bien bouleversés et cela obligera les pêcheurs à travailler sur des zones plus restreintes. Ils en sont bien conscients ; à Amsterdam, le 2 juin 2018, des centaines de pêcheurs néerlandais et belges ont manifesté contre l’industrialisation éolienne de la mer :« Nous devons attirer l’attention de la population qui doit comprendre, voir et entendre que nous sommes chassés de la mer. (…) Il ne nous reste presque rien au sud de la mer du Nord. (…) Ce sont les endroits où nous avons toujours pêché de génération en génération".
Si l’éolien off-shore veut trouver sa place sans mettre en péril l’avenir des pêcheurs côtiers, il faut l’intégrer dans une vision d’avenir pour les pêcheurs et en premier lieu en respectant leurs droits. On ne peut se contenter de débattre des rapports entre les éoliennes off-shore et les pêcheurs puisqu’ils se voient ensuite imposer de nouvelles contraintes avec les mises en réserves sans concertation, des zones Natura 2000, les menaces de suppression de la détaxe carburant, des périodes d’interdiction pour protéger les dauphins, etc...tout cela au nom d’impératifs tout à fait respectables mais souvent sans prendre en considération leur propre avenir. En l’absence de garantie de respect de leurs droits, les pêcheurs restent toujours méfiants vis à vis des grandes promesses de l’économie bleue qui, pour l’instant leur offre comme seule perspective la marginalisation ou la disparition, dans le cadre d’un processus d’enclosure des mers. Il faut aussi que l’argent public considérable engagé dans les projets éoliens oof-shore reste sous contrôle démocratique et n’aille pas d’abord alimenter les profits de puissantes multinationales ou de fonds de pension étrangers.
La manière dont s’est déroulée la concertation entre la société Ailes Marines et les pêcheurs de la baie de Saint Brieuc, où les pêcheurs se sont sentis incompris, trahis et non respectés, laisse présager de longs conflits pour les années à venir. Ils mesurent déjà que leur activité ne pèse guère face aux immenses intérêts en jeu et aux nécessités de la transition énergétique. Mais qu’est-ce qui est le plus durable : une zone de pêche bien gérée par les pêcheurs ou un champ éolien off-shore qu’il faudra démanteler au bout de 20 ans ? La réponse est claire, mais comment répondre proprement au besoin d’électricité, sans recourir aux énergies fossiles et au nucléaire, c’est moins évident...

Alain Le Sann. Décembre 2020

[1Extraits du compte-rendu réalisé par le Comité des Pêches.

[2J.B Jouffray et alii. The Blue Acceleration : The Trajectory of Human Expansion into the ocean One Earth 24 janvier 2020. https://doi.org/10.1016/j.oneear.2019.12.016

[3B. Bornemann. Parc en mer de Saint Brieuc : planification maritime, éolien en mer posé, pêche, je t’aime moi non plus ! Energies de la mer, 22 novembre 2020

[4Nathalie Niquil, in Le Monde, éoliennes en mer : quel impact sur l’écosystème ? 20 avril 2020

[5Kira Taylor, Euractiv, 16 novembre 2020. https://www.euractiv.fr/content_providers/euractiv-com/

Navigation