L’UICN prépare la grande expulsion des pêcheurs, A Marseille, en septembre 2021

, par  Collectif Pêche et Développement

L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature regroupe des gouvernements, des ONG et des fondations. Elle compte 1300 membres et fait travailler 16 000 experts. Elle a le statut d’observateur à l’ONU et joue un rôle majeur pour préparer la Convention sur la diversité Biologique et d’autres Conventions internationales.

Voir la version allégée de l’article : https://peche-dev.org/spip.php?article358

Les objectifs de l’UICN sont clairs

30 % des océans doivent être mis en Aires Marines Protégées, conçues comme des réserves intégrales ou interdites à la pêche dite « industrielle ». Cette pêche est définie de manière telle qu’elle exclut pratiquement toute pêche commerciale. Il ne restera plus guère que des pêcheurs plaisanciers autorisés à pêcher quelques maquereaux.
Selon l’UICN, « Les activités de « pêche industrielle » peuvent être identifiées par des variables comme la capacité et la taille des navires et la méthode et le volume de la capture de poissons, et dans le contexte des aires protégées, on définit par « pêche industrielle » celle pratiquée par des navires motorisés (> longueur de 12m x largeur de 6m), disposant d’une capacité de >50 kg de prises/voyage, demandant d’importantes sommes d’argent pour leur construction, maintenance et fonctionnement, et principalement vendue commercialement ; ... la pêche utilisant des dispositifs de chalut traînés ou remorqués le long des fonds marins ou de la colonne d’eau, et ... utilisant des sennes coulissantes et des grandes palangres, peut être définie comme pêche industrielle...
Le Congrès mondial de la nature 2020 de l’UICN, lors de sa session à Marseille, France :
1. APPELLE le Directeur général et les Commissions à fournir des orientations aux pays afin de garantir que la « pêche industrielle » n’est pas autorisée dans les AMP et les Autres mesures de conservation efficaces par zone (AMCEZ), dans la mesure où elle n’est pas compatible avec les objectifs de conservation et les objectifs de gestion de ces zones, ...
2. APPELLE les Commissions, les Membres, les États et les organismes gouvernementaux à appliquer la définition de « pêche industrielle » formulée ci-dessus, afin de promulguer son usage dans les cadres politiques.
3. APPELLE les États et les organismes gouvernementaux à signaler précisément leurs AMP et Autres mesures de conservation efficaces par zone (AMCEZ) en prenant en compte toutes les normes et orientations de l’UICN. »
 [1]

Un coup de force bien relayé

Ces propositions seront ensuite validées par la Convention sur la Biodiversité qui se déroulera le mois suivant, en octobre, en Chine. Elles auront à ce moment-là force de loi pour tous les Etats. La France, du fait de son immense ZEE, joue un rôle moteur dans ces propositions sur les océans. Tout cela est piloté par des scientifiques, sans aucun débat démocratique avec des représentants élus. [2]
Ce coup de force est bien préparé par les campagnes de nombreuses fondations et grosses ONG environnementalistes, qui, comme Seas at Risk ou France Nature Environnement viennent d’appeler à l’interdiction des arts traînants. On imagine la réaction des pêcheurs de la Baie de St Brieuc qui gèrent leur zone depuis des décennies et assurent la vie de centaines de familles de pêcheurs, ce ne sont plus quelques dizaines de Km2 qui leur seront retirés comme avec les éoliennes…En Bretagne dans les 12 milles, les AMP couvrent 45,3 % de la surface, et dans la ZEE de la zone NAMO (Nord Atlantique Manche Ouest), pour la Bretagne et les Pays de Loire, la surface en AMP représente 48,6 % [3].
Pour sa part le Parlement Européen et le Commissaire européen aux affaires maritimes et à la pêche ont également anticipé la proposition de 30 % d’AMP : « Le Parlement souhaite que la future stratégie de l’UE 2030 en matière de biodiversité garantisse que l’UE montre la voie :
• en assurant que 30% de son territoire soit composé de zones naturelles d’ici 2030 ;
• en rétablissant les écosystèmes dégradés d’ici 2030 ;
• en prenant en compte des objectifs de biodiversité dans toutes les politiques européennes »
 [4]
Pour information, 4 % des surfaces marines dans le monde sont concernées par la pêche [5] .

Un environnementalisme marqué par le colonialisme bleu

Cette offensive s’appuie sur une vision de l’environnement qui considère que la nature vierge, la Wilderness, est la seule façon de défendre réellement l’environnement en excluant les activités humaines. Cette vision s’inspire de l’environnementalisme américain, marqué par sa tradition coloniale, comme le rappelle l’universitaire américain Prakash Kashwan : « Les racines racistes de l’environnementalisme américain ont influencé les pratiques de conservation mondiales. Elles sont notamment ancrées dans des préjugés de longue date à l’encontre des communautés locales et dans la volonté de protéger des espaces sauvages vierges. Ce discours dominant fait peu de cas des populations autochtones et des autres populations pauvres qui dépendent de ces terres, même lorsqu’elles en sont les gardiens les plus efficaces. » [6]
D’autres chercheurs comme Magnus Johnson rappellent que les pêcheurs témoignent par leur simple existence de la pérennité de leur activité dépendante d’un milieu préservé : « Les pêcheurs sont un peu comme les peuples indigènes. Ils vivent en quelque sorte en marge de la société, ils travaillent à des heures irrégulières, ont leurs propres codes sociaux, peuvent parfois être considérés comme des rustres, faisant des choses que la plupart des gens ne comprennent pas, et sont considérés par beaucoup comme des prédateurs, s’emparant des ressources communes sans payer en retour. La plupart des organismes de conservation semblent trouver commode d’ignorer le fait que les pêcheurs ont travaillé en mer pendant des centaines ou des milliers d’années (sans ajout de tonnes de pesticides, d’engrais ou utilisation d’OGM) » [7]

La mer, pour la nourriture ou pour la finance ?

Comme le rappelle la fédération des pêcheurs écossais, les AMP ne constituent qu’une partie des pressions qui tendent à exclure les pêcheurs de leurs zones d’activité :
« Les pêcheurs ne peuvent pas tout simplement se déplacer, mais les pressions croissantes sur l’environnement marin n’en tiennent pas compte. Les parcs éoliens, la poldérisation, l’extraction de granulats, les câbles, les pipelines, les plates-formes pétrolières, la navigation et les réserves marines sont tous en concurrence avec la pêche pour l’espace, mais il n’existe aucun plan cohérent au Royaume-Uni ou en Europe qui garantisse que la pêche ne soit pas exclue des zones vitales.  » (Scottish Fishermen’s Federation). Le seul plan cohérent est celui de la marginalisation des pêcheurs ou même de leur élimination au bénéfice de l’économie bleue, comme le montre le projet européen. Ce plan s’inscrit aussi dans une autre conception de la mer comme un capital naturel, source de richesses financières plus que de ressources alimentaires.
De nombreux exemples d’AMP montre que l’impact social, en particulier dans les pays du Sud, est très négatif, comme le souligne une récente étude [8] : « La recherche qualitative - basée sur 22 entretiens dans l’archipel de Koh Sdach, au Cambodge - démontre comment la communauté locale a connu une amélioration de ses relations avec l’État et un ralentissement de la détérioration des ressources marines, mais aussi une division sociale, une anxiété accrue quant aux moyens de subsistance, et potentiellement un faux sentiment de sécurité économique. Sur cette base, nous émettons l’hypothèse que la conservation marine pourrait entraver le développement socio-économique, ce qui est confirmé par notre analyse quantitative au Cambodge, aux Philippines et au Timor-Leste : Les AMP se sont matérialisées dans les communautés plus aisées mais ont été associées à un développement socio-économique plus lent et partiellement régressif, en particulier une diminution de la richesse et une augmentation de la mortalité infantile. Ces résultats suggèrent que l’expansion mondiale rapide de la couverture des AMP dans sa forme actuelle, axée sur la conservation de l’environnement, est problématique car elle ne tient pas compte des réalités sociales locales. Le soutien à l’adaptation des moyens de subsistance devrait compléter la mise en œuvre de mécanismes de gouvernance des ressources marines afin d’atténuer les conséquences négatives involontaires ».

Et les AMP, il faudra bien les financer avant même qu’elles dégagent des profits. l’UICN, la Convention sur la Diversité biologique a ses solutions : « Développer une valorisation économique des services écosystémiques fournis par la zone et l’utiliser comme un moyen d’attirer des fonds complémentaires [9]. Le coût de gestion d’une AMP est sans doute inférieur aux bénéfices écosystémiques qu’elle génère. Les gestionnaires des très grandes AMP doivent rechercher le financement annuel de la gestion dans de multiples sources de financements privés. Les sources potentielles de financements non-gouvernementaux peuvent comprendre des licences, des permis ou droits de débarquements pour des activités extractives (par ex la pêche) et des usages sans prédation (comme les revenus du tourisme ou des permis de plongée). Les zones de réserves sans pêche au sein des grandes AMP peuvent faire bénéficier la pêche en dehors, de la diffusion des poissons de la réserve. Le plan de financement devrait prendre en compte des paiements par ces activités extractives. Par exemple, de très grandes AMP qui permettent la conservation d’espèces de grande valeur (ex le thon) devraient recevoir des financements de la part des activités extractives qui bénéficient de la gestion de la zone ». [10]

Bien sûr, parmi les thuriféraires des AMP, on trouve aussi le WWF qui aligne, sans vergogne et sans preuve, les milliards de dollars que devraient générer les AMP : « L’extension des AMP à 30% devrait générer des profits largement supérieurs aux coûts. Ceci reste vrai dans le cas de scénarios où les réserves sans pêche couvrent 10 à 30% des zones marines et côtières avec des niveaux variés de biodiversité et de pressions anthropiques. Les bénéfices nets d’une protection allant jusqu’à 30% vont d’une estimation minimale de 490 milliards $ et 150 000 emplois à temps plein dans la gestion des AMP à la plus optimiste de 920 milliards $ et plus de 180 000 emplois vers 2050. Il est clair que les AMP indiquent une voie efficace pour l’investissement dans l’économie bleue durable » [11]

Des AMP, oui, sur la base de preuves mais pas sans les premiers concernés

Pour Magnus Johnson et d’autres spécialistes des pêches, les AMP doivent s’inscrire dans une gestion rigoureuse et démocratique des pêches, sans chercher à les étendre à l’infini, et en prenant en compte l’ensemble des zones de pêche. « Le fait qu’il n’y a pratiquement aucune preuve pour étayer l’idée que les réserves fonctionnent dans des zones tempérées, en particulier sur des sédiments mous, semble avoir été complètement ignoré. Le gouvernement et les gens les plus éclairés s’accordent pour dire qu’il y a un manque total de preuves pour soutenir la mise en place de la plupart des réserves proposées et certains travaux qui suggèrent leur prédominance en tant que paradigme de l’écologie de conservation est fonction de l’idéologie plutôt que de la science à l’état pur. Les gens ordinaires aiment croire que si vous laissez faire, les choses iront mieux et le monde retournera à un état mythique d’Eden – « l’illusion du paradigme de l’équilibre ». [12]

Pour sa part l’association Survival International qui défend les peuples autochtones écrit : « Des grandes ONG de protection de la nature affirment que cela permettra d’atténuer le changement climatique, de réduire la perte d’espèces sauvages, d’améliorer la biodiversité et donc de sauver notre environnement. Elles se trompent. Les aires protégées ne sauveront pas notre planète. Au contraire, elles augmenteront la souffrance humaine [13] et accéléreront ainsi la destruction des espaces qu’elles prétendent protéger, car l’opposition locale aux aires protégées augmentera. Elles n’ont aucun effet sur le changement climatique et il a été démontré qu’elles ne parviennent généralement pas à empêcher la disparition de la faune sauvage.
L’idée de la "conservation-forteresse" – qui est que les populations locales doivent être chassées de leurs terres afin de protéger la nature – est coloniale . »
 [14]

Un mépris des engagements des pêcheurs

S’engager dans la voie d’une gestion autoritaire et technocratique des océans, c’est remettre en cause la culture, les savoirs, la vie des pêcheurs sans prendre en compte la réalité de leurs pratiques et de leurs engagements. Si l’on considère l’histoire récente des combats pour l’environnement en Bretagne, mais aussi dans d’autres pays du Nord au Sud, on retrouve les pêcheurs dans les combats contre la centrale nucléaire de Plogoff, le développement des ports de plaisance, les extractions de sables et de maerl, les marées noires. Ils se sont engagés dans des AMP comme le parc marin d’Iroise, la zone Natura 2000 des Roches de Penmarc’h, le SMVM du Golfe du Morbihan, le cantonnement de l’île de Sein, etc. Ils ont mis en place des programmes de restauration de la langouste, de protection des bancs de maerl, le projet RESPECT etc. Ils débattent au sein des instances de gestion des AMP et de pilotage des programmes, avec des scientifiques et des associations environnementalistes locales. Cela prend du temps et de l’énergie, les débats sont parfois difficiles, mais il y a du respect de part et d’autre. C’est ainsi que les choses peuvent avancer sur des bases démocratiques alors que les décisions autoritaires prises dans des instances politiques ou scientifiques totalement éloignées des réalités et de la complexité du milieu marin ne peuvent qu’engendrer des oppositions stériles. Malheureusement, il est à craindre que le rouleau compresseur des machines à exclure les sans-voix ne poursuive inexorablement sa route. A moins que nos alertes [15] suscitent de vives réactions salutaires…

Collectif Pêche & Développement, Le 8 juin 2021, Journée Mondiale des Océans

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