Didier Ranc, un pêcheur varois expérimenté démonte les clichés

, par  RANC Didier

Didier Ranc a 73 ans et il continue de pêcher comme matelot avec son fils ou seul sur son petit bateau. Il pratique la vente directe et livre aussi avec poiscaille. Il défend le modèle de gestion des prudhommies mis à mal par le modèle européen et la pression de certaines ONG environnementalistes.

Nous avons conservé l’expression orale, sans l’accent.

Plus de thons rouges pour les petits métiers

Q – Nous ici en Bretagne, nous avons l’impression que le stock de thon rouge se porte bien puisqu’on voit beaucoup de thons rouges, y compris près des côtes, mais d’après toi en Méditerranée, la situation n’est pas la même ?
D. Ranc
En Méditerranée, on constate depuis quelques années qu’il y a du thon rouge, de moins en moins. Nous petits métiers, aux palangres surtout et à la canne, on voit que du thon rouge, il y en a de moins en moins. Il y a des tranches d’âge que, certaines années on ne voit plus, elles ont quasiment disparu et cette année, on s’aperçoit que c’est la catastrophe, il n’y a carrément plus rien. Aujourd’hui, on est à 30-35 % de notre quota et on est à la mi-octobre, il nous reste 2 mois pour faire tout le reste et on sait très bien qu’on n’y arrivera pas. L’explication qu’on peut avoir, c’est que, par exemple cette année, il y a du thon au mois d’avril. Au mois d’avril, au bord de la côte, il y avait quelques gros bancs de thons. Mais dès qu’on s’éloignait de la côte, il n’y avait plus rien. Est arrivé le mois de mai, les poissons s’en vont sur les zones de reproduction qui sont aux Baléares et au large de la Libye, la Sicile, Malte. Là il y a toute une zone où tous les poissons de Méditerranée se regroupent pour frayer et pour pondre. C’est à ce moment-là que la pêche pour les senneurs est ouverte, cette année, je crois, du 26 mai au 1 er juillet - de mémoire, 5 semaines. A ce moment-là, tous ces poissons sont réunis et les thoniers senneurs n’ont qu’à se servir, faire leur quota et rentrer au port. Cette année, ce qu’il y a en plus, c’est la flottille turque. Apparemment, il y avait 60 bateaux turcs au large de la Libye, qui, eux, n’ont pas de quotas et ils se sont servis pendant toute la période autorisée. En gros, ils ont vidé la mer. Il n’y a rien de plus simple que d’aller se servir quand tous les poissons sont tous regroupés, en train de frayer, de pondre. Voilà, la période ouverte aux senneurs terminée, normalement les poissons quittent les zones de frayères, se répartissent dans toute la Méditerranée et c’est à ce moment là qu’on commence à pêcher. Cette année, y’ a rien, y’a plus rien, plus que les autres années. Personnellement, j’en suis à 30 et quelques % de mon quota et il y a une moyenne des petits métiers autour de 50 %. A l’intérieur de l’OP à laquelle j’appartiens, quelques bateaux un peu plus gros qui peuvent pêcher un peu plus loin, qui sont peut-être allés aux Baléares, ont pêché peut-être un peu plus, mais le constat aujourd’hui, c’est qu’en Méditerranée, il n’y a plus de thons, la mer est vide.

Q – C’est un constat en contradiction avec ce qu’on entend…
D. Ranc.
Effectivement, je ne vais pas te dire : c’est normal. Que ce soient les ONG, comme IFREMER disent que tout va bien, que les stocks sont reconstitués, que les stocks ont été très bien gérés. Sur quoi se basent-ils ? A ma connaissance, ils se basent sur les thoniers senneurs, par exemple, qui vont aux Baléares. Cette année, ils sont partis le 26 mai et le 2 juin, ils étaient rentrés au port, quota terminé, en deux ou trois coups de filet. Je pensent qu’ils se basent sur ces chiffres-là. S’ils ont fait cela aussi rapidement, c’est qu’il y a du poisson. On sait que les thoniers sétois, qui sont deux fois plus petits que les Turcs par exemple, on sait que sur un coup de filet, ils peuvent mettre 1000 tonnes de poissons à bord. Donc en deux ou trois coups de filet, on le voit depuis pas mal d’années, ils vont aux Baléares, un coup de filet, ils se répartissent le poisson entre tous, ils s’arrangent sur le quota et ils rentrent au port, c’est terminé. Deux jours de mer, trois jours de mer, c’est fait. Donc sur cette image-là, j’imagine très bien, les gens de l’IFREMER, ils disent : La mer est pleine de poissons. Mais le poisson qui a été pêché n’est plus et le peu qui reste se répartit dans la Méditerranée, mais il n’y a plus rien. Voilà nous ce qui nous arrive : on va à la mer pêcher le thon, parfois 5 nuits, on ne voit plus de chasse. La période du 15 Août, jusqu’à maintenant, c’est une période où, quand on va en mer, c’est que de l’écume, on voit des thons de partout et aujourd’hui, on ne voit plus rien. Pour revenir aux gestionnaires, ils se basent sur ces chiffres de cette pêche-là qui a été vite faite.

L’interdiction des filets maillants dérivants, une catastrophe

Q – Tu parlais aussi de la question des techniques de pêche, en tout cas pour la petite pêche et la pêche artisanale que tu pratiques, vous avez dû subir l’interdiction de la thonaille ; qu’est-ce que tu en penses ?
D. Ranc
C’est une erreur monumentale d’avoir interdit la thonaille, au seul prétexte qu’on tuait des dauphins. Chose qui est fausse, dans la mesure où, pendant longtemps avant qu’on nous l’interdise, on s’étaient tous équipés de répulsifs à dauphins et que ceux qui les utilisaient correctement - on avait d’ailleurs des observateurs à bord, des études ont été faites à la faculté de Marseille - donc, il y a eu un suivi très correct qui a été fait. Les bateaux qui utilisaient ces répulsifs ne prenaient pas de dauphins. Personnellement, en 2 ans, j’en ai tué un, avec les répulsifs, voilà. Alors qu’avant, effectivement j’en tuais un petit peu plus. Maintenant, au palangre, le palangre [1] n’est pas plus sélectif, on pêche pas de dauphins, ça c’est sûr, mais on fait des espèces qui sont pas protégées, mais qu’il est déconseillé de pêcher, c’est-à-dire, les requins, les raies, les raies pastenagues, éventuellement des tortues, on en pêche plus que ce qu’on pêchait à la thonaille. On les relâche vivantes assez facilement, c’est rare qu’il y ait de la mortalité quand même, mais en attendant, l’impact y est et sûrement plus que la thonaille. En fait en surprotégeant certaines espèces et en surexploitant d’autres ressources on accentue les déséquilibres et on menace la biodiversité.

Q – Donc, il y a des décisions qui sont prises de manière généralisée, qui ne se justifient pas ?
D. Ranc
Ces décisions sont prises sous la pression de certaines ONG. La thonaille, c’était le WWF, c’était Océana, c’était Greenpeace. Sous la pression de ces gens-là on nous a fait interdire la thonaille, qui était un filet dérivant, tout simplement parce qu’on l’avait assimilé aux grands filets maillants dérivants dans le Pacifique, qui font des centaines de km, alors que notre engin, il faisait 2,5 km, c’était un petit engin.

La pêche en plongée peut avoir des résultats pires que la drague.

Q – Il y a un autre engin qui est mis en cause aussi, c’est ce que vous appelez le gangui, c’est-à-dire une sorte de petit chalut qui maintenant est quasiment interdit. Les derniers qui l’utilisent peuvent l’utiliser jusqu’à la fin de leur carrière et après, le gangui va disparaître. Comment est-ce que tu vois les conséquences de cette interdiction du gangui, en particulier lorsqu’il était utilisé pour la pêche aux oursins ?
D. Ranc
Avant, il y avait le gangui. Le gangui, c’étaient une cinquantaine d’autorisations de pêche. 50 bateaux autorisés à faire cette pêche-là au gangui qui, grâce ou à cause de décisions administratives sont devenus des petits chalutiers. Après on leur a dit, messieurs, vous êtes des chalutiers, vous travaillez sur l’herbier, c’est pas bien, on va vous interdire. Donc aujourd’hui, on en est là. Aujourd’hui, il reste 6 ou 7 ganguis ou petits chalutiers encore utilisés et à qui on a dit chaque année, cette année, c’est la dernière année, on va vous arrêter ou à qui on avait promis une licence, style bouilleurs de cru et donc aujourd’hui il reste 6 ou 7 bateaux. Voilà, ils vont disparaître dans les années à venir. Après, il y avait ce qu’on appelle le petit gangui ou la drague à poisson ou à oursins, ou même à crevettes. Ca c’étaient des petits engins qui auraient dû être assimilés aux petits métiers polyvalents, parce que c’étaient des engins utilisés 3-4 mois d’hiver, pour pêcher des oursins par exemple. Ces petits ganguis à oursins, c’est une petite drague qui fait 1,5 m d’ouverture, qui pèse 30 kg, que l’on remorquait sur les herbiers de posidonies. L’engin glisse sur l’herbier parce qu’il ne faisait pas plus de 30 kg et par beau temps, on cueillait les oursins qui se trouvent sur la tête de l’herbier. Cà n’avait pas de conséquences. On a interdit le gangui et les petites dragues à poissons ; On a interdit tout ça, remplacé maintenant par la pêche d’apnée ou en bouteille dans certains endroits, entre autres, dans les Bouches du Rhône, et il n’y a plus d’oursins. Les oursins ont quasiment disparu, dû à la surpêche bien sûr. Quand nous on travaillait la drague, il fallait qu’il fasse très beau. Dès qu’il y avait un peu de mer, l’oursin se met dans le trou et on ne le pêche plus. Donc c’étaient quelques jours par mois, dans les fonds de 10-15 mètres, des fonds plats, sur l’herbier il n’y a pas de roches. Maintenant, avec la pêche en apnée ou avec les bouteilles, toutes les zones sont exploitées, là où il y a des roches, au bord de la côte. Partout, c’est exploité et ça a été surexploité, il n’y a plus d’oursins. Voilà le constat ; aujourd’hui on essaie de savoir ce qu’on va faire, la seule solution, c’est le moratoire.
Avec les prudhommies, on utilisait tous les engins, dans le cadre d’une gestion du bien commun.

Q – En fait ce qui se passe, c’est qu’il y a des clichés sur les engins, on généralise les interdictions en disant qu’il y a des pratiques de pêche qui sont beaucoup plus vertueuses, par exemple la palangre ou la pêche en plongée et dans les faits, ça se traduit par des résultats plus négatifs.
D. Ranc
C’est un mode de gestion, en Méditerranée, à la base, on avait les prudhommies, la liberté d’accès à la ressource pour les petits métiers polyvalents. Tous les engins étaient utilisés, avec une réglementation, certaines limites pour les filets, certaines limites pour les palangres, c’était un mode de gestion basé sur la liberté d’accès. A çà, on nous a opposés le mode de gestion européen par le biais de PME, de licences, d’AEP, de PPS, tout ce qu’on veut… On nous a spécialisés sur certaines pêches, sans réglementation, c’est-à-dire, à partir du moment où j’ai des droits de pêche qui me permettent mettons de pêcher du thon ou des oursins… On prend le cas de l’oursin, je vais pêcher à volonté tout ce que je vais vouloir, tous les jours, des milliers de douzaines et sans aucune réglementation. C’est ce côté privatif, qui fait de nous qu’on a des droits et çà nous autorise à surexploiter toutes les ressources, ou certaines pêcheries.

Q – Mais pourquoi les modèles anciens de gestion prudhommale ne s’adaptent pas à ces évolutions ?
D. Ranc
Parce qu’on a privatisé la mer, tout simplement avec des droits de pêche, des autorisations spéciales et voilà, c’est l’opposition entre la gestion d’un bien commun et la privatisation de ce bien commun.
C’est cette opposition qui fait que le mode de gestion n’est plus le même. Le bien commun était géré par les pêcheurs, par les prudhommies de pêche, donc par les hommes de terrain. Aujourd’hui, la privatisation, c’est géré par des gens de Bruxelles, à l’ICAT, qui ne savent rien de la mer. Ils ne savent pas s’il y a des sardines ou pas. On a affaire à des fonctionnaires.

Merci pour ce plaidoyer pour la gestion des communs.

Propos recueillis par Alain Le Sann, Octobre 2021.

[1En Méditerranée, pour les pêcheurs, palangre est un mot masculin.

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