« Ce n’est pas en éliminant l’acteur principal (le pêcheur) que l’on préserve un écosystème »
C’est un pêcheur artisan breton qui s’exprime ainsi et il représente bien le sentiment général des pêcheurs, du Nord au Sud : pour la majorité des milliers de délégués à la conférence sur l’océan à Nice, la solution se trouve dans la création d’Aires Marines Protégées sur 30 % de l’océan, d’ici 2030. Pour eux, ces AMP doivent être des réserves intégrales ou de quasi réserves réservées à la seule pêche de subsistance (cf UICN).
D’autres pêcheurs confirment ce sentiment d’exclusion : « Pourquoi défendre la mer en n’oubliant ceux qui y travaillent chaque jour ? Aujourd’hui, des femmes et des hommes voient leur métier attaqué, leur parole ignorée, leur rôle réduit à néant dans le débat. Nos pêcheurs artisans locaux sont empêchés d’exercer leur métier. Il est facile de rassembler une foule autour de grandes idées, plus complexe de proposer des solutions réalistes adaptées aux réalités locales (…).
Nous ne voulons pas d’une écologie arrogante, hors-sol, qui divise au lieu de rassembler. »
CRPMEM Aquitaine
Contre la conservation forteresse, pour le respect des droits humains
« Le programme 30x30 - la conservation forteresse - est imposé par le sommet avec les grandes organisations environnementalistes et les sociétés transnationales comme agents puissants. Ces acteurs développent avec succès des plans et des politiques en collaboration avec nos gouvernements. Ils sont soutenus par des fondations philanthropiques opérant avec des budgets colossaux qui dépassent souvent les budgets nationaux des départements de la pêche de nos pays (…).
Les gouvernements adoptent des réformes qui criminalisent et ciblent nos modes de vie traditionnels, les rendant responsables de la destruction de l’environnement, tout en ignorant que les communautés de pêcheurs font partie d’un héritage de traditions de pêche qui sont inséparables des océans, des eaux et des côtes. Ces mesures sont prises sans tenir compte des véritables facteurs de destruction de l’environnement, de la catastrophe climatique et de l’expropriation des peuples de pêcheurs de leurs territoires et de leurs ressources (…). Le programme 30x30 exproprie nos peuples de nos territoires (…). Nous vivons une criminalisation accrue, la perte de territoires, l’érosion de nos systèmes alimentaires locaux et la violation des droits fondamentaux à la vie et aux moyens de subsistance. En étendant les régimes de conservation forteresse, le programme 30x30 soumet nos peuples de pêcheurs à la violence armée, au harcèlement et à la violence des agences chargées de l’application de la loi, augmentant ainsi la militarisation de nos terres et de nos eaux (…). La conservation ne doit pas déposséder et déplacer nos peuples de leurs territoires traditionnels, de leurs écosystèmes et de leurs ressources. Il n’y a pas de conservation au détriment de la vie de nos pêcheurs ! »
Déclaration du WFFP (Forum mondial des peuples de pêcheurs) sur la conférence de Nice
« Nous sommes tous conscients de la tendance croissante à privilégier la conservation par rapport à la pêche. Les objectifs de conservation donnent de plus en plus la priorité à la biodiversité par rapport aux besoins socio-économiques des communautés de pêcheurs, en présentant leurs pratiques comme des menaces plutôt que comme des contributions durables (…). Les pêcheurs (...) sont souvent traités comme des bénéficiaires passifs plutôt que comme des contributeurs actifs aux consultations, les réunions étant programmées à des moments ou dans des lieux inaccessibles.
De nombreux systèmes juridiques ne reconnaissent pas formellement les droits des pêcheurs (…). Les pêcheurs peuvent subir le poids des restrictions de conservation alors que des menaces plus importantes ne sont pas prises en compte, ce qui donne l’impression que les efforts de conservation ciblent injustement les pêcheurs tout en ignorant des causes plus graves (…). Les pêcheurs, et pas seulement les ressources, doivent être au centre de la conservation pour construire des avenirs résilients et sûrs sur le plan alimentaire (…). L’exclusion des pêcheurs de la création et de la gestion des AMP est une question de droits humains car elle concerne leurs droits fondamentaux à la participation, aux moyens de subsistance et à l’identité culturelle »
Margaret Nakato, secrétaire exécutive du Forum mondial des pêcheurs WFF (à Lorient nov 2024)
« Nous, marins, sommes les écologistes finalement »
« L’écologie, c’est comme la mer, ça va de pair, ça s’apprend ni dans un livre, ni en restant à terre (…). La pêche dans sa globalité se veut toujours plus durable et toujours plus responsable, elle ne cesse de s’améliorer, d’observer, de préserver, d’évoluer, nous participons à tous les programmes scientifiques proposés, nous dépolluons la mer en pêchant toutes sortes de déchets pour les rapporter à terre, nous sommes positifs sur la ressource, réalistes bien évidemment, il y a encore des efforts à effectuer (…).
Malheureusement nous constatons aujourd’hui que le manque de connaissances des « décideurs » pour le milieu maritime pousse à des aberrations et que la donnée calculée, par des algorithmes, veut remplacer le réel, notre réel, celui que l’on vit, que l’on décrit mais que personne ne suit ! »
Un pêcheur breton
« La reconquête de la langouste rouge est un projet unique dans les annales des espèces en Europe, sous quotas ou hors quotas. Elle sort du cadre auquel les gestionnaires des pêches sont accoutumés. Il faut rechercher la mobilisation des porteurs de ce projet dans des motivations et des opportunités qui dépassent la gestion halieutique ordinaire. »
Projet mené avec l’appui du comité des pêches du Finistère et du parc marin d’Iroise.
« La reconnaissance des communautés de pêcheurs en tant qu’acteurs majeurs dans la gestion des AMP est essentielle pour l’équité des procédures, en veillant à ce que leurs voix soient entendues, et pour l’équité de la répartition, en veillant à ce qu’ils bénéficient des efforts de conservation. En outre, l’intégration de leurs connaissances écologiques traditionnelles renforce l’efficacité des AMP, créant ainsi une approche plus juste et plus durable de la gestion des ressources marines qui concilie la santé écologique et le bien-être des communautés dépendantes. »
Margaret Nakato, à Lorient
La voix des pêcheurs, hommes et femmes, du Nord au Sud, doit être reconnue et entendue, mais ce n’est sans doute pas dans des conférences comme Nice qu’on reconnaîtra leurs droits. Les Forums mondiaux des pêcheurs privilégient la FAO, comme instance internationale pour garantir leur avenir, celui de l’Océan et notre sécurité alimentaire.
Et puis, rêvons un peu, si le modèle de gestion des pêcheurs de l’Île de Pâques, qui cogèrent leur ZEE dans un Conseil de la mer en parité avec les représentants de l’État chilien, se généralisait pour aboutir à la création d’un Conseil International de la Mer garantissant les droits et responsabilités du peuple de l’océan ?
Collectif Pêche et Développement, 23 mai 2025
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre
