En 2024, quelques mois avant la conférence de Nice, Vincent Doumeizel, avec l’appui de l’ONU et de plusieurs scientifiques, a tenté d’alerter l’opinion en publiant un manifeste du plancton [1] . Sur cette base, il a ensuite publié un livre manifeste [2] pour alerter le grand public sur ce grand oublié de la biodiversité qui n’est pas du tout intégré dans les négociations internationales. Il réalise ainsi une belle vulgarisation, avec de courts chapitres, faciles à lire, sur un aspect majeur de la biodiversité largement méconnu.
Un hommage à Pierre Mollo
Vincent Doumeizel n’oublie pas de rendre hommage à Pierre Mollo « l’un des plus grands défenseurs du plancton et un magnifique conteur ». C’est aussi un grand pédagogue et l’auteur a repris dans un chapitre, l’histoire de la destruction de la vie marine en baie de Vilaine racontée dans l’article « Pourquoi les sardines raffolent des châtaignes » [3] , car « c’est sur terre que commence la prévention en mer ».
Le plancton : 95 % de la biomasse marine
A l’occasion de la conférence de Nice, les médias et les ONG nous ont abreuvés d’alertes sur la situation des océans. Paul Watson et Claire Nouvian ont été présentés comme les vrais héros de la défense de l’Océan parce qu’ils agissent pour défendre les dauphins, les baleines et les poissons. Mais on a oublié de nous présenter d’autres héros, méconnus des médias, qui nous ont appris que « la survie des espèces charismatiques dépend du plancton qui les nourrit. Plus que la surpêche, c’est la famine qui les menace ». Faute de nourriture, dans le Pacifique Nord, le nombre de baleines a diminué de 20 % entre 2012 et 2021. « Le meilleur moyen de sauver les baleines, n’est pas (seulement) de s’attaquer aux bateaux qui les chassent, mais de protéger le plancton invisible et microscopique dont elles se nourrissent ». On sait aussi que si les morues disparaissent des eaux de la Manche et du Sud de la Mer du Nord, c’est essentiellement dû aux changements du plancton liés au réchauffement des eaux. Mais les invisibles diatomées sont trop discrètes pour attirer l’attention des médias et remplir les caisses des « ONG- dollar » [4]. Vincent Doumeizel établit un lien indirect entre la diminution de la taille du plancton et l’augmentation des captures accidentelles de dauphins. Dans le Golfe de Gascogne, « faute de plancton, les sardines ont dû se rapprocher des côtes où la pêche au filet est plus importante ». On sait aussi qu’elles se sont plaquées sur les fonds où les dauphins les ont recherchées au risque de se prendre dans les filets. En Méditerranée, le poids des sardines a été divisé par deux en 20 ans. Entre 2006 et 2016, la biomasse des sardines a été divisée par 3, passant de 200000 tonnes à moins de 67000 tonnes, tandis que leur espérance de vie a été divisée par 7.
Le grand massacre invisible
Pour comprendre la gravité de la crise de l’Océan, il faut regarder au-delà de la surpêche, qui reste pourtant la première accusée selon l’IPBES, L’UICN, les ONG. Si le poisson se nanifie, la pêche peut avoir sa part mais la cause principale est le plus souvent le changement dans le plancton, lié à deux causes majeures : le réchauffement et le dérèglement climatique et les pollutions. Grégory Beaugrand a bien démontré le lien entre le réchauffement et la dégradation du plancton [5]. Il faut y ajouter l’aggravation des pollutions d’origine terrestre, rejets urbains, pesticides et autres intrants agricoles. En Argentine, où le glyphosate est largement utilisé pour la culture du soja, on a constaté dans 52 lacs, une augmentation des cyanobactéries et une diminution de la diversité du phytoplancton.
Menaces pour les humains
Le plancton est à la base de la vie et il est une source de vie essentielle parce qu’il permet d’assurer une ressource de protéines de qualité grâce à la pêche, sans oublier son rôle dans la séquestration du carbone. Il reste pourtant largement méconnu puisque seules 10 à 15 % des espèces marines sont connues. Le développement des planctons toxiques ne menace pas que les mammifères marins dont le cerveau est touché par l’acide domoïque, il menace aussi la santé humaine soit parce qu’il touche des espèces que nous consommons soit parce qu’il pollue l’eau et l’air que nous respirons. Il a fallu récemment fermer des plages à Biarritz face à la présence d’ostréopsis, une microalgue de plus en plus présente sur la côte Atlantique dont les toxines libérées dans l’air provoquent irritations, toux et crises d’asthme.
Au-delà de la nourriture, le plancton est aussi une source de gènes qui peuvent être utilisés en médecine ou pour bien d’autres usages qui intéressent les grandes entreprises. Ainsi BASF, leader mondial de la chimie, détenait en 2018, 47 % des 13000 gènes brevetés. Le plancton est donc riche de promesses si on arrive à le connaître et à le protéger. On connaît déjà l’intérêt alimentaire de la spiruline mais ce n’est que le début d’autres innovations.
Un monde à découvrir, d’une grande beauté et diversité
Pour le protéger, il faut le connaître et le faire connaître. C’est la mission que s’est donnée l’observatoire du plancton de Port-Louis, un modèle admiré dans le monde entier [6]. L’observatoire a été fondé en 2003 par des pionniers, Pierre Mollo, Jean Pierre le Visage et Claude Tuauden. C’est un modèle extraordinaire de science participative et de pédagogie. Il a notamment permis de former une jeune génération enthousiaste et compétente qui nous offre dans un livre magnifiquement illustré [7], un aperçu de sa connaissance approfondie de la richesse de la biodiversité marine. Dans « La vie dans une goutte d’eau », les jeunes animateurs de l’Observatoire, nous initient à une réalité d’une complexité inouïe, dont la compréhension passe par la connaissance d’un nouveau vocabulaire scientifique avec lequel il faut se familiariser. Merci à l’Observatoire de nous introduire dans ce monde essentiel, magnifique et si fragile.
Alain le Sann
Juillet 2025
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre