Mélanie, une vie à Groix au temps des thoniers

, par  LE SANN Alain

Un regard renouvelé sur la société groisillonne

Emmanuel Audrain avec talent et sensibilité, nous avait déjà donné un témoignage émouvant sur la vie de Mélanie, femme de pêcheur de Groix. Son film « Tante Mélanie », réalisé en 1989 est toujours régulièrement diffusé. A la même époque, une étudiante rennaise en Breton, Brigitte Corne, a réalisé des interviews de Mélanie, en breton. Mélanie était l’une des dernières à parler le breton de Groix. Née en 1905, elle avait baigné dans cette langue que parlaient ses parents et son entourage. Les éditeurs de « Groix éditions » ont eu l’heureuse idée de demander la traduction de ces interviews pour les publier [1]. Cette découverte permet de jeter un regard totalement renouvelé sur l’île des thoniers.

Les ouvrages sur la pêche au thon à Groix sont remarquables, particulièrement ceux de Dominique Duviard. Son livre « Groix, l’île des thoniers » [2] est irremplaçable. Avant la guerre 14-18, Groix était de loin le premier port d’armement au thon. 269 dundees armaient pour la pêche au thon en été et en hiver pour la pêche à la drague (chalut à perche). En hiver, de nombreux groisillons, avec d’autres pêcheurs de Bretagne Sud, débarquaient leur poisson à la Rochelle et souvent y faisaient venir leur famille. En 1934, Groix figurait toujours en tête avec 215 thoniers, mais en 1938, on n’en comptait déjà plus que 133. Les derniers thoniers à voile disparaissent dans les années 1950 et les pêcheurs groisillons vont fournir les patrons et matelots pour la pêche industrielle lorientaise.

Le thonier Biche en 1979

Groix, l’île des femmes

Le témoignage de Mélanie permet d’avoir un autre regard sur la vie de l’île et les mutations de la société, en se plaçant du point de vue des femmes. Mélanie a épousé un pêcheur, matelot sur un dundee, mais elle ne voit guère son mari en dehors des périodes de préparation des bateaux pour la pêche au thon, puis lors de leur gréement pour la pêche à la drague. Quand il pêche le thon, il débarque à Concarneau et ne revient guère sur l’île. Quand il pêche à La Rochelle, si Mélanie vient vivre parfois dans le quartier des pêcheurs bretons, elle ne le voit guère plus en dehors des courts moments où le bateau vient débarquer au port. L’île est donc une société où les hommes sont le plus souvent absents. Les enfants partent très jeunes à la pêche.

Une île marquée par l’agriculture

L’autre aspect remarquable du témoignage de Mélanie, c’est qu’elle nous fait découvrir une vie de femmes totalement absorbée par l’activité agricole. Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, l’île est intensément cultivée, toutes les ressources comme les ajoncs sont utilisées. L’une des richesses ce sont les vaches, les cochons et les poules et lapins. Bien sûr on consomme du thon que l’on conserve salé et des coquillages grapillés à la côte, mais l’obsession, c’est la production agricole, que les femmes assument pratiquement seules. Alors que des centaines de dundees représentent des investissements considérables, assurant la richesse de certains armateurs et conserveurs, le monde des matelots reste non pas misérable, car on a toujours à manger grâce aux femmes, mais marqué par la pauvreté.

Le témoignage de Mélanie va au-delà de la description des multiples activités agricoles, elle évoque aussi les fêtes religieuses qui rythment l’année avec les changements saisonniers de la pêche, la promiscuité des logements, la maladie, les vêtements, la langue bretonne et bien des aspects invisibilisés de la vie quotidienne. Elle nous rappelle aussi combien l’alimentation représente un enjeu majeur où les femmes ont assuré un rôle souvent méconnu. Derrière un pêcheur, il y a toujours une femme qui garantit la sécurité alimentaire et le fonctionnement de la famille.

Alain Le Sann
Août 2025

[1Mélanie, une vie à Groix, Groix éditions, 2025, 95 p.

[2Dominique Duviard. Groix, l’île des thoniers, chronique maritime d’une île bretonne, éditions des 4 seigneurs, Grenoble, 1978, 400 p.

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