La série chronologique commence en 1945 grâce à un stagiaire de l’ancien Comité des pêches maritimes du Guilvinec, Antoine Fry, qui avait fait ce travail de compilation jusqu’aux années 2000. Depuis je ne fais que compléter chaque année par une une frise chronologique de plus. Je suis un adepte du « think globally, act locally » si cher à Nalini Nayak [1] . Cela commence par essayer de comprendre ce qui se passe du global au local.
Mes sources sont de plusieurs ordres :
– d’abord le Samudra News Alert qui est lui-même une revue de presse des journaux ou des sites du monde entier produisant des articles en rapport avec la pêche maritime et continentale,
– le South Asia Alert qui fait la même chose avec un focus sur l’Asie,
– différents sites européens et français dont ceux des structures professionnelles de la pêche en mer
– pour le local, les journaux comme « Le Télégramme », « Ouest-France » et quelques contacts directs dans les ports de pêche de Cornouaille.
Ce croisement d’information, permis par la revue de presse d’ICSF au niveau international et les infos locales où que l’on se trouve sur la planète, est une excellente médecine contre les "fake news" de toute nature. J’espère que cette sociothérapie maritime pourra durer longtemps, malgré le décès en août de son fondateur et rédacteur en chef, KC Kumar, à qui je rends hommage tous les jours..
K.G. Kumar, Editeur de SAMUDRA Daily Alerts and the SAMUDRA Report,
décédé le 6 août 2025, d’une crise cardiaque. Il avait 69 ans.
Lorsque j’ai montré la frise chronologique 2025 à quelques amis pour avoir leurs réactions à chaud, outre le fait qu’elle leur a permis de rapprocher le local et le global, que nous avons pu constater la généralisation du repos biologique comme mode de gestion dans le monde, vérifier l’évidente place des femmes dans la pêche et malheureusement admettre la faible place de la production des pêcheurs européens, ; Laurent, un informaticien assez éloigné de la pêche, s’est étonné de ne voir aucune information concernant la pêche chinoise.
J’avais délibérément laissé de côté ces renseignements car la ligne « Monde » en ordonnée aurait été remplie d’occurrences. Presque tous les pêcheurs artisans du monde, en particulier dans les pays en développement, réagissent contre l’intrusion, mais aussi l’impunité des pêcheurs chinois, dans leurs eaux. A l’exception de l’Europe sous contrôle communautaire, de l’Amérique du Nord, du Japon et de quelques pays suffisamment forts, cet accaparement est vrai en Amérique du Sud, dans l’Atlantique Sud, partout en Afrique, dans l’océan Indien et dans le Pacifique.
Souvent on décèle entre les lignes des articles de Samudra [2] une nette différence d’analyse entre les pêcheurs artisans et les autorités de leur pays qui ont négocié plus ou moins sous pression avec les sociétés chinoises, c’est à dire l’Empire du milieu lui-même. Ce pillage des ressources marines des pays africains en particulier, n’est pas sans impact sur les migrations humaines désespérées en Europe. Si nous prenons le cas de la Gambie, simple exemple parmi d’autres, il n’est pas difficile d’imaginer la différence de poids et d’arguments, dans le cas de négociation sur des licences de pêche entre les deux parties.
Les européens, parce qu’ils ne voient jamais de navires chinois dans leurs eaux et parce qu’ils ont le poids d’un sentiment post colonial coupable bien compréhensible sur les épaules, n’émettent généralement pas trop de critiques sur l’occupation chinoise des eaux poissonneuses lointaines par peur du rappel cinglant de leur passé récent ; mais aujourd’hui la simple honnêteté intellectuelle devrait obliger tout le monde à appeler un chat un chat : tous les artisans du monde se plaignent des flottilles chinoises et sauf cas particulier, les européens sont moins présents dans les eaux lointaines. Les discussions récentes que j’ai pu avoir avec Lamine Niasse du Sénégal, les travaux de Greenpeace, de CAPE [3] depuis les années 2000 en Afrique de l’ouest et toutes les ONG citées dans l’article qui suit le constatent, l’emprise de la pêche chinoise est mondiale. L’arbre ne peut plus cacher la forêt.
L’un des meilleurs articles sur le sujet est en effet celui du Daily Mirror ci-dessous du 26 septembre 25 que j’ai trouvé justement dans Samudra. Vous pouvez le lire ci-dessous
René-Pierre Chever
Membre de Pêche & Développement
La flotte de pêche chinoise en eaux lointaines sous les feux de l’actualité pour des abus présumés et une surpêche chronique
La Chine exploite la plus grande flotte mondiale de pêche en eaux lointaines (Distant Water Fishing), et sa domination dans la pêche mondiale s’est faite à un coût de plus en plus insoutenable. Avec plus de 16 000 navires actifs — bien au-delà du plafond officiel du gouvernement de 3 000 — l’empreinte DWF chinoise est immense, couvrant pratiquement toutes les régions océaniques (Overseas Development Institute, 2020). Ces flottes ne se contentent pas de pêcher plus loin, elles opèrent avec une transparence limitée, une surveillance insuffisante et des preuves croissantes d’abus systémiques du travail et de l’environnement.
D’un point de vue écologique, la nature destructrice des opérations chinoises de pêche lointaine est alarmante. Un rapport de 2025 d’Oceana a révélé que les navires battant pavillon chinois étaient responsables de 44 % de toute l’activité mondiale visible de pêche industrielle entre 2022 et 2024, avec plus de 110 millions d’heures en mer (Oceana, 2025). Une grande partie de cet effort se concentre sur des zones riches en ressources mais écologiquement sensibles en Afrique de l’Ouest, dans les îles du Pacifique et en Amérique latine — des régions déjà sous pression du changement climatique et de la surpêche locale.
L’utilisation massive par la Chine de chalutiers, qui ratissent le fond océanique et détruisent des écosystèmes entiers, a suscité une condamnation internationale. Ces chalutiers — dont beaucoup opèrent sous pavillon étranger pour échapper à la réglementation — sont responsables de la destruction à long terme de l’habitat, de l’effondrement des récifs coralliens et d’un taux de captures accessoires non durables. L’Overseas Developement Institute estime que des centaines de chalutiers chinois sont actifs dans des zones marines protégées, soit illégalement, soit dans le cadre d’accords bilatéraux d’accès obscurs à la transparence minimale (ODI, 2020).
Parallèlement au coût écologique, il y a un coût humain inquiétant. Une série d’enquêtes menées par l’Environmental Justice Foundation et AP News a révélé des schémas d’exploitation du travail à bord des navires chinois de pêche lointaine. Un rapport de l’EJF de 2023, basé sur des entretiens avec plus de 100 membres d’équipage indonésiens, a révélé que 99 % avaient subi un vol de salaire, 97 % avaient déclaré une servitude par dettes, et 58 % avaient été témoins ou subis des violences physiques (EJF, 2023). Ces résultats n’étaient pas des incidents isolés — ils étaient systémiques à travers plusieurs flottes et océans.
Un autre reportage d’Euronews Green a décrit les navires chinois de pêche lointaine comme des « prisons flottantes », les travailleurs rapportant des quarts de 18 à 20 heures, un manque de soins médicaux, et dans certains cas, des marins piégés en mer pendant plus d’un an sans contrats appropriés ni recours juridique (Euronews, 2022). Dans un cas particulièrement grave, des membres d’équipage nord-coréens auraient été détenus à bord de navires chinois pendant une décennie, violant les règles internationales et les droits de l’homme (AP News, 2023).
L’exploitation est facilitée et aggravée par un manque de responsabilité. Les navires chinois « s’éteignent souvent » en désactivant leurs systèmes d’identification automatique (AIS), notamment lorsqu’ils pêchent dans des zones sensibles comme les Galápagos ou au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest (India Today, 2025). Dans 89 % des récents incidents de pêche illégale enregistrés par l’EJF, les navires en infraction faisaient partie de projets de pêche à l’étranger approuvés par le gouvernement. Cela suggère que la politique de Pékin sur les eaux lointaines ne se contente pas d’empêcher les activités illégales — elles pourraient les institutionnaliser (EJF, 2023).
Au-delà des droits humains et de la perte de biodiversité, le modèle chinois de pêche lointaine sape la sécurité alimentaire mondiale. Dans de nombreux pays côtiers africains et pacifiques, les navires chinois extraient des poissons qui nourriraient autrement les populations locales. Selon SciDev.net, les pêcheurs artisanaux locaux ont connu des baisses spectaculaires de leurs prises et de leurs revenus, la surpêche par des flottes étrangères — principalement chinoises — épuisant les stocks côtiers (SciDev, 2023). Dans les pays manquant de capacité de contrôle, le jeu est fortement déséquilibré, permettant à de puissantes flottes étrangères de piller en toute impunité.
Malgré les affirmations des autorités chinoises selon lesquelles leur flotte opère sous une « réglementation stricte », la réalité est un réseau de subventions, de failles et d’une réglementation faible. Les subventions au carburant et le financement généreux des navires permettent aux opérateurs chinois de tirer profit même de pêches non viables. Par ailleurs, des organismes de régulation comme le ministère chinois de l’Agriculture et des Affaires rurales sous-estiment systématiquement la taille de leur flotte et omettent les violations des droits humains dans les rapports publics (ODI, 2020). Pékin a déclaré qu’il réduirait la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN), mais ses propos ne sont pas accompagnés de réformes nationales solides ni de coopération internationale.
Pour contrer ce modèle destructeur, les institutions mondiales doivent appliquer des mesures portuaires plus strictes, exiger la transparence de la propriété des navires et conditionner l’accès au marché selon des normes vérifiées de travail et de durabilité. Les pays important des fruits de mer capturés par la Chine — en particulier dans l’UE et aux États-Unis — doivent appliquer des réglementations de diligence raisonnable qui tiennent les importateurs responsables du travail forcé et de la pêche INN (Illicite, non déclarée et non réglementée).
Briser ce cycle nécessitera des actions coordonnées et exécutoires : des mesures de port plus strictes qui refusent des services aux navires impliqués dans la pêche INN, des registres obligatoires de suivi des navires et de propriété publique pour démasquer les sociétés écrans, des observateurs indépendants en mer, des canaux de réclamation accessibles pour protéger l’équipage et des mesures commerciales qui interdisent l’accès au marché des produits de la mer liés au travail forcé ou aux prises illégales. Les États importateurs, les détaillants et les consommateurs doivent exiger une transparence totale de la chaîne de valeur et soutenir le renforcement des capacités afin que les communautés côtières — et non les flottes éloignées — bénéficient de leurs ressources marines. Ce n’est qu’avec ces mesures concrètes et vérifiables que le droit international, les marchés et la société civile peuvent transformer la rhétorique en véritable moyen de dissuasion.
Les preuves sont accablantes : la flotte de pêche chinoise en eaux lointaines est un moteur de destruction environnementale et d’exploitation du travail. Ce n’est pas seulement une question de mauvaise surveillance. Le système est structurellement défaillant, alimenté par des subventions et légitimé par une gouvernance faible. Tant que la flotte opère dans ces conditions, elle continuera de dévaster les écosystèmes, de compromettre la sécurité alimentaire et de piétiner les droits de l’homme. Si Pékin veut vraiment devenir une puissance maritime responsable, la réforme radicale de ses politiques de pêche est impérative— pas seulement sur le papier, mais aussi en pratique.
Daily Mirror du 26 septembre 25
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre