Quand la mer nourrissait la terre
Pendant des siècles des milliers d’hommes et de femmes ont récolté du goémon pour le brûler et produire de l’iode mais surtout pour fertiliser les terres. La richesse de la « Ceinture dorée » bretonne provenait de la qualité des sols, mais elle était largement améliorée, avant les engrais chimiques, par divers apports venus de la mer. Au goémon s’ajoutaient le maerl, les sables, les tangues et plus tard le guano du Chili. Ces matériaux étaient transportés au XIXème siècle jusques dans l’intérieur des terres [1].
Si on peut considérer aujourd’hui que les extractions de maerl et de sables ont pu affaiblir les côtes et la productivité de certaines zones du littoral, globalement la mer restait « au service des terres » et un conseil municipal, à Mesquer considérait que le goémon : « C’est une question de vie ou de mort pour l’agriculture de nos contrées » [2]. L’impact de ces apports était tel que les pêcheurs délaissaient la pêche pour se consacrer à l’agriculture et à la collecte et au transport des engrais marins.
Et la terre enrichissait la mer
On sait aujourd’hui que cette agriculture littorale productive permettait en retour de nourrir la mer grâce aux apports d’éléments nutritifs favorables au développement du plancton. Les apports les plus favorables provenaient des feuillus qui couvraient les talus du bocage (une vraie forêt linéaire) et renouvelaient l’humus. C’est un pêcheur-ostréiculteur japonais qui a largement contribué à montrer l’importance des forêts de feuillus et de leur humus dans l’enrichissement du plancton des zones littorales [3]. « Les forêts de feuillus laissant chaque année tomber de grandes quantités de feuilles, il s’y produit rapidement une couche d’humus, ce qui est très important pour la mer ».
Aujourd’hui, la terre pourrit la mer
Formé au Japon sur l’importance du Plancton, Pierrot Mollo, qui a invité H. Shigeatsu en Bretagne, a commencé à constater la transformation du plancton dès les années 70. C’est à ce moment qu’apparaissent également les algues vertes.
L’agriculture bretonne s’est transformée et intensifiée, dans les années 60, avec l’arrivée du maïs et des apports massifs d’engrais et de produits chimiques. Ceci a permis une intensification de l’élevage avec l’importation massive de soja américain puis brésilien entraînant « une seconde mutation des eaux littorales liée à cet extraordinaire afflux d’azote, celle qui voit de manière maintenant régulière émerger les planctons toxiques, processus hypothéquant sérieusement la pérennité des activités d’aquaculture en Bretagne » [4].
A ces pollutions d’origine agricole s’ajoutent bien sûr toutes les pollutions d’origines domestique, urbaine ou industrielle. Dans le même temps, la destruction accélérée du bocage a réduit la production d’humus qui fertilise les zones côtières.
« C’est sur terre que commence la prévention en mer »
C’est une conclusion majeure de Vincent Doumeizel dans son « Manifeste du Plancton » [5]. ll rejoint en cela un autre grand spécialiste du plancton, Grégory Beaugrand, qui, évoquant le stock de morues de mer du Nord, considère que : « dans les années 60-70, à peu près 70 % des changements étaient attribuables à la pêche et 30 % des changements attribuables à l’environnement. Vers 80, on commence à voir le poids de l’effet environnemental augmenter et maintenant, le stock est déterminé à 60 % par l’environnement et 40 % par l’exploitation » [6].
Il y a un changement dans la hiérarchie des facteurs de dégradation des océans. La pêche, si elle peut être localement un facteur important, globalement, la dégradation est de plus en plus liée au dérèglement climatique et aux pollutions. Ce constat est fondé en particulier sur l’évolution du plancton. S’il faut toujours lutter contre la surpêche, il faut en priorité agir à terre contre le réchauffement climatique et les pollutions et c’est beaucoup plus difficile d’agir en profondeur sur ces causes. Des progrès sont toutefois possibles comme l’ont montré les pêcheurs, ostréiculteurs et agriculteurs de la Ria d’ Etel qui ont pu lutter contre les pollutions d’origine agricole grâce à la concertation, préservant ainsi la qualité des eaux indispensable à l’ostréiculture.
Mais globalement c’est l’ensemble du modèle de développement qu’il faut mettre en cause et cela nécessite une prise de conscience collective et des actions bien plus radicales que le choix de sa consommation de poisson. Entre les pêcheurs et la société dans son ensemble abreuvée d’images négatives sur la pêche, c’est la vieille histoire de la paille et la poutre. Une action commune est possible si chacun reconnaît sa responsabilité. L’histoire de l’interdiction de la pêche pour protéger les dauphins le montre bien. Ce qui met en danger les dauphins, plus gravement touchés que par le passé par les pratiques de pêche, c’est le changement de l’environnement marin qui amène une modification de leur comportement alimentaire. Comme le rappelle avec vigueur Vincent Doumeizel : « Nos invisibles diatomées ont du mal à susciter l’attention des êtres humains, plus prompts à vouloir sauver les baleines et les dauphins. Mais la survie de ces espèces charismatiques dépend du plancton qui les nourrit. Plus que la surpêche, c’est la famine qui les menace ! » [7]
Sauver les diatomées remplacées par des dinoflagellés, c’est effectivement plus compliqué que de protéger les dauphins en interdisant la pêche. Mais il y a urgence à retrouver une alliance féconde entre la terre et la mer.
Alain Le Sann. Février 2026
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre