Dans ce cadre, Pêche et Développement participe à ICARRD+20 en tant que membre du World Forum of Fish Harvesters and Fish Workers (WFF), lui-même partie prenante des dynamiques portées par l’International Planning Committee for Food Sovereignty (IPC), plateforme mondiale de coordination des organisations de producteurs, peuples autochtones et mouvements de souveraineté alimentaire.
Une conférence “agraire”… qui ne peut plus s’arrêter à la terre.
L’enjeu d’ICARRD+20 dépasse la seule question foncière au sens strict. Les débats portent sur la gouvernance des territoires, la justice sociale, les politiques rurales, la crise climatique et la concentration des ressources.
Pour les organisations de la pêche artisanale et/ou à petite échelle, le message est clair : il n’y aura pas de réforme agraire du XXIᵉ siècle sans reconnaissance des territoires aquatiques — zones côtières, estuaires, lagunes, fonds marins et eaux continentales. Ces espaces ne sont pas des surfaces disponibles : ils sont des territoires habités, gouvernés, transmis, indispensables à l’alimentation, à l’emploi et aux cultures maritimes.
Accaparement bleu : quand l’océan devient une frontière économique.
Sur de nombreux littoraux, l’accès aux zones de pêche est fragilisé par une accumulation de pressions : pêche industrielle, aquaculture industrielle, infrastructures énergétiques offshore, aires protégées imposées sans véritable consentement et planification spatiale qui se traduit trop souvent par une privatisation progressive de l’espace marin.
Cette dynamique est parfois présentée comme inévitable, au nom de la croissance bleue, du climat ou d’objectifs internationaux comme le 30x30. Mais sur le terrain, elle peut aboutir à des déplacements, à la marginalisation économique et à la criminalisation de pratiques traditionnelles.
Des instruments existent… mais l’enjeu est la mise en œuvre.
Les Directives volontaires sur la gouvernance responsable des régimes fonciers (VGGT) et les Directives pour assurer la durabilité de la pêche artisanale (SSF Guidelines) reconnaissent l’importance des droits coutumiers et des droits de tenure. Mais leur caractère volontaire rend l’application trop dépendante de la volonté politique des États.
Ce que souligne la dynamique de l’IPC à ICARRD+20, c’est la nécessité d’aller au-delà des engagements déclaratifs et d’obtenir des mesures concrètes, mesurables et réellement redistributives, pour garantir des droits collectifs et la gouvernance démocratique des territoires.
Réforme agraire, souveraineté alimentaire… et aqua-écologie.
La pêche artisanale et/ou à petite échelle s’inscrit dans une logique d’aqua-écologie : respect des cycles biologiques, faible impact, transmission des savoirs locaux, gestion collective, ancrage territorial et priorité à l’alimentation des populations. Cette approche constitue une alternative crédible au modèle extractiviste industriel et contribue à la résilience climatique et à la biodiversité.
Femmes et jeunes : rendre visibles celles et ceux qui tiennent les filières.
ICARRD+20 remet au centre des discussions les femmes dans la pêche — transformation, commercialisation, gestion — dont les droits restent trop peu reconnus, ainsi que la jeunesse confrontée à la concentration des droits et à la financiarisation des licences. Sans accès aux territoires et sans transmission, il n’y a ni renouvellement ni avenir pour les communautés littorales.
Ce que nous venons défendre à ICARRD+20.
À Cartagena, Pêche et Développement, avec le WFF et les dynamiques de l’IPC, porte une ligne claire : intégrer pleinement les espaces marins et côtiers dans la réforme agraire ; sécuriser les droits coutumiers et collectifs ; obtenir une mise en œuvre effective des instruments existants ; soutenir la transition vers des systèmes agro-écologiques et aqua-écologiques ; et faire de l’égalité femmes-hommes et de l’accès des jeunes une condition de justice territoriale.
ICARRD+20 ne doit pas être une commémoration. C’est une fenêtre politique pour réaffirmer que les territoires — terrestres et marins — ne sont pas des actifs financiers, mais des espaces de vie, de travail, d’alimentation et de dignité.
Virginie Lagarde
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre