Plus de 500 femmes armatrices à la pêche dans le Morbihan de 1883 à 1964

, par  LE SANN Alain , SCHMITT Odile

Un historien maritime, Michel Perrin, s’est plongé dans les archives pour analyser le rôle des femmes dans les armements à la pêche dans le Morbihan [1] . De 1883 à 1964, elles sont « 551 femmes sur les 4425 propriétaires, en tout ou partie, des 2096 thoniers et chalutiers enregistrés et répertoriés ». Ce sont souvent des veuves, mais on trouve également des femmes co-propriétaires avec leur mari et quelques armatrices très entreprenantes. Ce sont aussi des commerçantes et parfois de modestes artisanes comme une repasseuse de coiffes ou une couturière.

Grâce aux quirats

La puissance des femmes armatrices s’explique par le rôle des quirats. Souvent l’investissement dans un gros bateau hauturier comme un dundée se répartissait en 24 parts, mais cela pouvait être beaucoup plus. Le quirat permettait de bénéficier de certains avantages fiscaux, mais cela représentait aussi des risques. Ce système permettait à toute une communauté d’investir dans la pêche pour assurer le développement de l’activité et parfois des revenus confortables. Ce n’est pas un hasard si le phénomène est particulièrement marqué à Groix et plus largement sur la côte d’Etel à Lorient. Il correspond aussi aux ports engagés dans la pêche hauturière, thonière puis chalutière. L’implication des femmes dans l’investissement a été renforcé du fait de la guerre 14-18, suite à la disparition de nombreux pêcheurs.

Des femmes entrepreneuses

Certaines femmes sont connues comme de véritables entrepreneuses. Ainsi à Groix, Mme Etesse, épouse puis veuve d’un entrepreneur en bâtiment, propriétaire d’un magasin de fournitures maritimes et de l’Hôtel de la Marine, possède 28 parts ou propriétés entières de dundées. Sa fille, Jeanne, possèdera 11 quirats.
Une autre femme marquante à Lorient est Mme Cuissard, co-propriétaire avec son mari d’un magasin de marée, qui a fondé en 1926 le Football club de Lorient. Avec son mari, elle crée en 1919 sa propre flottille, surtout de chalutiers à vapeur, avant d’investir en 1948 dans le chalutier à moteur Laïta. La crise des années 30 et le développement des chalutiers à moteur favorisera également le développement du rôle des femmes quirataires en dehors même du monde de la pêche, jusqu’à Paris.

Et aujourd’hui ?

De cette histoire, on peut retenir que les femmes armatrices ont joué un rôle important souvent méconnu dans le développement de la pêche hauturière.
On peut aussi souligner que le système des quirats en répartissant les risques et en assurant des avantages fiscaux a permis de soutenir l’essor de la pêche hauturière, pourtant marquée par de nombreuses crises.
Enfin, le dynamisme de la pêche dépend largement du soutien de la communauté où elle se développe, ce n’est pas seulement le résultat d’investisseurs individuels.
Aujourd’hui, face au défi du renouvellement de la flotte, particulièrement hauturière, on doit s’appuyer sur ces éléments fondamentaux. Une initiative comme « Mer de liens » pour la petite pêche se situe dans cette dynamique, mais si l’on veut retrouver une pêche côtière et hauturière pour alimenter l’activité des ports, il faut à nouveau s’appuyer sur les capitaux locaux mobilisables avec les avantages fiscaux indispensables pour rendre attractifs des investissements dans un contexte où l’avenir de la pêche est incertain. Historiquement la pêche a bénéficié d’aides spécifiques (dociles ou économiques) pour favoriser son développement, parfois jusqu’à l’excès. Malheureusement, le discours actuel est au refus des subventions (qui furent effectivement trop généreuses à une époque) et à l’élimination des avantages fiscaux pour « protéger les océans ». Ainsi on condamne une pêche hauturière ancrée dans un territoire et dans une communauté au seul bénéfice de grands groupes industriels multinationaux peu contrôlables.

Alain le Sann
Mars 2026

[1Michel PERRIN, Les femmes armateurs à la pêche dans le Morbihan, Bulletin et mémoires du Morbihan, Société Polymathique du Morbihan, Tome CXL. 2014, p 379-422.

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