Pour sauver l’océan et ses peuples, la puissance des images du cinéma-vérité.

, par  LE SANN Alain

Chaque année, depuis 2008, le festival Pêcheurs du Monde met en avant des documentaires forts, émouvants, bouleversants parfois, dans l’indifférence et le mépris des journalistes spécialisés dans la culture ; la pêche, quel rapport avec la culture, n’est-ce pas ? Seulement une histoire de bateaux, d’engins de pêche et de poissons…loin des yeux, loin du coeur.
Pourtant s’ils daignaient y mettre les pieds, ils seraient certainement touchés comme les jurés et les spectateurs fidèles par le travail de réalisateurs et réalisatrices passionnés, scrupuleux dans leur recherche d’un cinéma vérité au-delà du reportage complaisant, avec des films parfois réalisés après des années d’immersion auprès de personnages ou de communautés extraordinaires qui témoignent de tous les problèmes auxquels nos sociétés sont et seront confrontées.

Il y a urgence à sauver l’océan et ceux qui en vivent.

Dans de nombreux films, apparaît l’ampleur des phénomènes de pollutions de toutes sortes, plages de plastiques, rejets de mines, rejets urbains, agricoles ou industriels. Surtout, ce qui inquiète le plus pêcheurs et scientifiques, c’est la vitesse de la dégradation de la base de la vie marine.

Le film « Acide océan » de Sébastien Thiébot a touché le public et les jurés car il fait le constat alarmant de l’acidification croissante qui menace de faire disparaître les moules de nos rivages d’ici 2050, comme l’a montré un chercheur brestois aux conchyliculteurs du Morbihan. Même s’il existe l’espoir d’une solution avec une co-culture d’algues pour absorber le carbone en excès, la perspective est alarmante et quasi irréversible avant plusieurs décennies.
Pour leur part, les pêcheurs constatent une diminution alarmante de la taille et du poids des sardines, une perte des 2/3 de leur poids à l’âge d’un an. Le phénomène touche aussi les anchois et d’autres poissons. Mais le sort des dauphins préoccupe plus le public… tandis que les pêcheurs cherchent à mieux comprendre le rôle des changements du plancton dans l’évolution des populations de sardines, comme le montre le film sur le programme SABRE dans le Finistère. Les chercheurs constatent aussi plus largement une perte globale de biomasse : « Une étude a révélé que le réchauffement chronique des océans entraîne une perte « stupéfiante et profondément préoccupante » de la vie marine, les stocks de poissons diminuant de 7,2 % à partir d’un réchauffement de seulement 0,1 °C par décennie.
Les chercheurs ont examiné l’évolution annuelle de 33 000 populations dans l’hémisphère nord entre 1993 et 2021, et ont isolé l’effet du réchauffement décennal des fonds marins par rapport à des changements à court terme tels que les vagues de chaleur marines. Ils ont constaté que la baisse de la biomasse due au réchauffement chronique pouvait atteindre 19,8 % en une seule année." [1] » . La vitesse de l’effondrement est sidérante.

Quelques témoignages d’espoir

Malgré ce sentiment de catastrophe programmée, dont les peuples de l’océan sont les premières victimes et non les principaux responsables comme on l’entend trop souvent, il reste des signes d’espoirs dans plusieurs documentaires. Ce sont d’abord les portraits rafraîchissants de deux jeunes adolescents passionnés par la pêche plus que par l’école, qui passent leurs journées à pêcher sur les quais du port industriel du Havre.

Le film « Soren et Karving en eaux libres », de Fanny Gadan a reçu le Prix du public, la mention spéciale du jury pro et le prix du long-métrage du jury jeune. Il faut aussi souligner le message optimiste du réalisateur acadien Julien Cadieux qui dans « Les mains du monde » nous présente une communauté acadienne de pêcheurs, confrontée au déclin démographique et revivifiée par l’arrivée de migrants de toutes origines et bien intégrés qui permettent aux usines de conditionnement de fonctionner. Dans le film primé par le jury pro. « La reine et le fumoir » de la jeune polonaise Iga Lis, la tenancière d’un fumoir de poissons est confrontée à la maladie et aux difficultés de transmission de son activité, mais finalement la poursuite de l’activité est assurée.
Même l’analyse rigoureuse des impacts environnementaux des champs éoliens en mer du Nord, dans le film de Suzanne Brahms « Les éoliennes en mer, quelle cohabitation avec la nature ? » aboutit à un constat globalement positif pour la biodiversité alors que l’impact sur la pêche est inquiétant puisque, en Mer du Nord, la pêche dans les champs éoliens est interdite. Ce n’est pas le cas pour les champs éoliens en France. Face à la grave crise des énergies fossiles, l’apport de l’éolien en mer est sans doute indispensable, mais il faut que les pêcheurs bénéficient des ressources naturelles et financières générées par ces parcs pour faciliter la transition énergétique.

Reconnaître les savoirs et les droits des peuples de l’océan avant leur disparition

Ce qui fascinant dans plusieurs films comme « Ursus » ou

« Les derniers Raïs de la Méditerranée », c’est la richesse des savoirs des pêcheurs, fondés sur des traditions, l’expérience, l’observation des changements de la mer. Ils sont complémentaires des savoirs scientifiques qui prennent le temps de l’analyse et de la validation. Les pêcheurs réclament clairement ce que demandent aussi les peuples autochtones, une reconnaissance de leurs savoirs et de leurs droits sur des territoires. Les représentants des pêcheurs artisans se retrouvent souvent en phase avec les représentants des peuples autochtones qui disposent eux d’une Convention qui leur permet de défendre leurs droits. Les pêcheurs latino-américains utilisent maintenant le terme de « maritorio » pour désigner leurs territoires traditionnels de pêche [2] . Un géographe breton, Jean Ollivro, en 2016 parlait lui aussi du « meritoire » comme base de travail pour la gestion de l’océan. [3] Cette approche permet de valoriser les liens entre les pêcheurs et leurs territoires de pêche au-delà d’une approche seulement fondée sur la protection de la biodiversité ou des populations de poissons. Mieux encore un autre géographe, Yves Lebahy proposait le concept de pays maritime pour fonder une politique de protection de la mer car : « la mer constitue in fine l’exutoire ultime de tous les déséquilibres que nous provoquons, de toutes les perturbations issues de nos activités et comportements. » [4]
Cette notion de peuples de l’océan commence à être reprise par certaines organisations de pêcheurs [5] qui tiennent ainsi à rappeler qu’ils ont des droits et bien entendu les responsabilités qui y sont liées. Il est urgent de reconnaître ces droits avant qu’il ne soit trop tard car le Festival montre aussi d’années en années l’effondrement de nombreuses communautés de pêcheurs quand elles ne sont pas purement et simplement supprimées comme les 120 000 pêcheurs du Yangtze en Chine, interdits de pêche pendant 10 ans. (Yangtze River Dilemma). Il est poignant de voir l’équipage d’un chalutier langoustinier irlandais entièrement constitué de pêcheurs philippins, à l’exception du patron qui peut difficilement trouver des sujets de discussion avec eux. Le film de Karine Guillaumin, « Les Derniers Raïs de la Méditerranée, » montre la fin de pratiques et de communautés millénaires avec la mort d’un des derniers maîtres disposant du savoir de montage d’une madrague en Sardaigne. Ce Raïs avait tatoué sur son corps la prière qu’il prononçait avant chaque lancement de la matanza :

« O Seigneur,
Donne à mes bras, la force et l’ardeur pour ce moment unique.
Fais que je ne vacille pas.
Guide mes mains qui jamais ne se sont salies de sang inutilement,
Fais que je n’oublie jamais que je ne suis qu’un homme pour profiter avec respect de ce que tu m’as donné.
Fais que quand vient le moment du repos, je sache te remercier pour la mer, le travail et la vie.
(traduction et photo de Karine Guillaumin)

Vers des recommencements ?

Pour conclure on peut méditer sur la fable du pêcheur de saumon amérindien qui remonte le cours de sa vie pour retrouver la sérénité comme le saumon remonte la rivière pour mourir après avoir protégé ses œufs et permettre la reprise du cycle de la vie, envers et contre tout, et même reconquérir les anciens sites de ponte lorsqu’un barrage est détruit. Le film d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter « Les recommencements » a séduit les jeunes du Jury qui lui ont attribué la mention spéciale du long métrage. Malgré les menaces, le poisson sera toujours là et la pêche fera toujours partie des sources de nourriture indispensables à la vie humaine.

Alain Le Sann, Avril 2026

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