Une campagne visible, un message simplifié
Dans des territoires littoraux où la pêche constitue un pilier économique, social et culturel, et où les professionnels font déjà face à des contraintes croissantes, la diffusion de messages simplifiés peut fragiliser des filières entières. Elle contribue également à alimenter une défiance dans l’esprit du public, à un moment où, au contraire, il est essentiel de renforcer la compréhension des enjeux liés à la durabilité des pêches, à la gestion des ressources et au rôle fondamental des produits de la mer dans notre alimentation.
Car il ne s’agit pas seulement de défendre une activité. Il s’agit de rappeler que la pêche, lorsqu’elle est encadrée et gérée, constitue une source de protéines de qualité, inscrite dans des logiques de durabilité, de circuits courts et de souveraineté alimentaire.
Cet article vise à apporter des éléments factuels, à remettre en perspective les données scientifiques disponibles et à inviter à une lecture plus nuancée de ces enjeux.
Mercure : un sujet réel, mais scientifiquement complexe
La présence de mercure dans les poissons, et en particulier dans les espèces prédatrices comme le thon, est un phénomène bien documenté. Elle résulte à la fois de processus environnementaux globaux — largement liés aux activités humaines terrestres — et de mécanismes naturels de bioaccumulation le long de la chaîne trophique.
Cependant, en santé publique, la question ne porte pas sur la seule présence d’un contaminant, mais sur son impact réel dans des conditions de consommation normales.
Les autorités sanitaires internationales — EFSA, FAO et OMS — ne recommandent pas l’exclusion du thon de l’alimentation. Elles privilégient une approche fondée sur la balance bénéfices/risques, intégrant les apports nutritionnels majeurs des produits de la mer.
Les résultats du Seychelles Child Development Study (SCDS), conduit par l’University of Rochester, constituent à cet égard une référence majeure. Dans une population consommant du poisson jusqu’à 10 à 12 fois par semaine, aucune altération neurologique significative n’a été mise en évidence (https://jamanetwork.com/journals/jama/fullarticle/187900 ;
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/12767734/).
Ces travaux, fondés sur des cohortes longitudinales et des expositions réelles, montrent que la relation entre consommation de poisson et exposition au mercure ne peut être analysée de manière linéaire, mais dépend du contexte nutritionnel global.
Cette réalité scientifique fait directement écho à des contextes de consommation observés sur le terrain. Aux Seychelles, où la consommation de poisson est quotidienne et peut atteindre des niveaux très élevés, ces équilibres ont été étudiés sur plusieurs décennies dans des conditions réelles. Pour y avoir travaillé, cette articulation entre exposition, nutrition et effets sanitaires n’est pas une abstraction théorique, mais une réalité documentée et vécue, qui confirme la nécessité d’une lecture nuancée de ces enjeux.
Une démonstration scientifique aux fondements fragiles
Les analyses mises en avant dans la campagne reposent principalement sur des mesures ponctuelles de produits, issues d’échantillons limités.
Présentées comme des preuves, elles soulèvent plusieurs limites méthodologiques importantes : absence de représentativité statistique, focalisation sur des valeurs extrêmes, confusion entre seuils réglementaires et seuils toxicologiques, et absence d’analyse d’exposition réelle.
Or, l’évaluation du risque en santé publique repose sur des approches intégrées, fondées sur des données populationnelles, des cohortes et des suivis à long terme.
Il en résulte qu’une concentration mesurée dans un produit ne permet pas, à elle seule, d’établir un risque sanitaire.
Ce décalage méthodologique conduit à un glissement problématique : celui d’une observation ponctuelle vers une conclusion généralisée.
Le rôle du sélénium : un élément clé ignoré
Un élément central de la littérature scientifique est absent de ces communications : le rôle du sélénium.
Présent naturellement dans les poissons marins, cet oligo-élément interagit avec le méthyl-mercure et contribue à en réduire la toxicité. Le rapport sélénium/mercure, souvent favorable dans les espèces de thon, constitue aujourd’hui un indicateur pertinent de l’équilibre entre exposition et protection.
Plusieurs travaux montrent qu’une teneur suffisante en sélénium peut atténuer les effets toxiques du mercure (Ralston et al., 2008 ; Kaneko & Ralston, 2007).
Ainsi, une analyse fondée uniquement sur la concentration en mercure ne reflète pas la réalité biologique.
Quand la démonstration ne démontre pas : le jeu des amalgames
Le cœur du problème réside moins dans les données que dans leur mise en récit.
La campagne repose sur une série d’associations implicites entre des éléments distincts :
• mercure et risque sanitaire généralisé
• espèces de thon et non-durabilité
• choix de consommation et engagement environnemental
Or, ces associations ne sont pas démontrées. Elles sont suggérées.
Cette construction produit un effet de cohérence apparente, qui masque la complexité des phénomènes étudiés. Elle ne démontre pas ; elle associe.
Cette manière de construire le discours n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une stratégie de communication désormais bien identifiée, qui consiste à partir de problématiques réelles — ici, la présence de mercure — pour les transformer en objets de dénonciation plus larges. En opérant des raccourcis et en simplifiant des mécanismes complexes, ces campagnes produisent des récits facilement appropriables par le grand public, mais au prix d’une perte de rigueur scientifique. Ce type de cadrage tend à orienter la perception du risque davantage qu’à en rendre compte fidèlement.
Cette logique de mise en alerte permanente, fondée sur la recherche et la mise en visibilité de “signaux faibles” transformés en “scandales”, participe à entretenir une dynamique de mobilisation continue et vise à assurer les dons du public. Si elle peut contribuer à attirer l’attention sur certains enjeux, elle interroge cependant sur ses effets à long terme : simplification du débat, polarisation des positions et affaiblissement de la confiance dans les cadres scientifiques et institutionnels.
Mercure et durabilité : une confusion conceptuelle majeure
Le mercure est un contaminant global, issu de processus biogéochimiques complexes. Sa présence dans les poissons ne dépend pas des pratiques de pêche.
La durabilité des pêcheries repose, quant à elle, sur leur gestion.
Les pêcheries de thon sont encadrées par des Organisations Régionales de Gestion des Pêches (ICCAT, IOTC, WCPFC), qui s’appuient sur des évaluations scientifiques régulières et mettent en œuvre des mesures de gestion (quotas, limitations d’effort, dispositifs de contrôle).
Ces systèmes reposent sur une production continue de données scientifiques et une implication directe des professionnels.
Assimiler mercure et durabilité revient à confondre deux niveaux d’analyse sans lien direct.
Le cas des Açores : une simplification des systèmes alimentaires
La mise en avant du listao « des Açores » comme alternative responsable repose sur une opposition binaire entre « bons » et « mauvais » produits.
Cette approche ne tient pas compte de la diversité des pêcheries, des chaînes d’approvisionnement ni des enjeux de saisonnalité et de circuits courts.
Elle pose également la question de la cohérence des choix de consommation, dans un contexte où des pêcheries locales existent et s’inscrivent dans des cadres de gestion reconnus.
Des conséquences concrètes pour les filières et les territoires
Ces simplifications ne sont pas sans effets.
Elles contribuent à altérer la perception des produits de la mer, à fragiliser la confiance des consommateurs et à exercer une pression indirecte sur des filières professionnelles engagées dans des démarches de durabilité.
Elles peuvent également conduire à une concentration de la demande sur un nombre limité d’espèces, en contradiction avec les principes de diversification des consommations.
Dans des territoires comme la Bretagne, ces effets sont concrets : ils concernent l’emploi, l’activité portuaire et la structuration des filières locales.
Une responsabilité particulière des acteurs de la distribution
Ce constat est d’autant plus important que Biocoop revendique un positionnement fondé sur la durabilité, la transparence et le soutien aux producteurs.
Dans ce contexte, la diffusion de messages scientifiquement incomplets apparaît en décalage avec ces engagements.
Informer suppose de restituer la complexité des enjeux, et non de les simplifier au point d’en modifier la portée.
À quoi servent ces campagnes ?
La question mérite d’être posée.
Servent-elles à mieux informer les consommateurs ? À faire évoluer les pratiques ? Ou participent-elles à installer une perception biaisée des risques, en présentant comme évidentes des conclusions qui ne le sont pas ?
Dans un contexte marqué par une forte sensibilité aux enjeux alimentaires et environnementaux, faut-il alimenter l’inquiétude sur des sujets qui appellent au contraire de la nuance ?
À qui profite cette simplification ?
Conclusion : Retrouver du discernement
Le mercure dans les poissons constitue un enjeu réel, qui doit être appréhendé dans toute sa complexité.
Les données scientifiques disponibles montrent que son impact dépend du contexte nutritionnel global, des niveaux d’exposition et des interactions biologiques.
Dans ce contexte, une information rigoureuse et proportionnée constitue un enjeu de santé publique autant que de responsabilité économique et territoriale.
À l’heure où les défis alimentaires et environnementaux exigent des réponses construites, il apparaît essentiel de ne pas céder à la tentation de la simplification.
Dans ce contexte, la responsabilité des acteurs qui prennent la parole dans l’espace public est majeure : alerter ne peut se faire au détriment de la rigueur, au risque de fragiliser à la fois la compréhension des enjeux et les acteurs qui y sont confrontés.
Ces enjeux s’inscrivent dans des débats plus larges sur la place des produits de la mer dans les systèmes alimentaires durables, aujourd’hui au cœur des discussions internationales.
Bibliographie scientifique (sélection)
Davidson, P.W. et al. (1998). Effects of prenatal and postnatal methylmercury exposure from fish consumption on neurodevelopment. JAMA.
Myers, G.J. et al. (2003). Prenatal methylmercury exposure from ocean fish consumption. The Lancet.
Van Wijngaarden, E. et al. (2017). Mercury exposure and neurodevelopment outcomes.
Golding, J. et al. (2016). Prenatal mercury exposure and child behaviour. Environmental Health Perspectives.
FAO/WHO (2011). Joint Expert Consultation on the Risks and Benefits of Fish Consumption.
EFSA (2012). Scientific Opinion on methylmercury in food.
Ralston, N.V.C. et al. (2008). Dietary selenium and methylmercury toxicity.
Kaneko, J.J., Ralston, N.V.C. (2007). Selenium and mercury in pelagic fish.
UNEP (2019). Global Mercury Assessment.
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre