Rapa Nui : De la navigation ancestrale à la gouvernance communautaire pour la protection de l’océan Résumé de la conférence animée par Ludovic Burns Tuki

, par  CONSEIL DE LA MER DE RAPA NUI

Cette conférence a eu lieu à l’UBS de Lorient, le 6 juin 2025, en présence d’une délégation des membres du conseil de la mer de Rapa Nui (Île de Pâques) avant la conférence de Nice. La Journée était organisée par l’association Breizh-Chile Rapanui et le Collectif Pêche et Développement

L’unité des peuples de Polynésie

La conférence s’ouvre sur un rappel des racines austronésiennes du peuple polynésien, dont l’origine serait Taïwan il y a 3500 ans. À partir de là, une migration progressive a peuplé ce que l’on appelle aujourd’hui le triangle polynésien, qui relie Hawaï, Aotearoa (Nouvelle-Zélande) et Rapa Nui (Île de Pâques). Ce triangle représente bien plus qu’une zone géographique : “Pour nous, ce triangle est très important puisque ça représente la famille, on va dire la généalogie qui nous connecte et les traditions qui nous connectent”
Et ce qui à permis de tisser ce fameux triangle, c’est la navigation.

En effet, les explorateurs européens, comme James Cook, Jean-François Lapérouse, Aristide-Aubert Dupetit-Thouars, étaient stupéfaits de retrouver les mêmes coutumes d’une île à l’autre, alors que ces distances leur semblaient infranchissables. La navigation polynésienne n’avait pourtant rien de hasardeux. Elle reposait sur une accumulation d’observations : la forme des nuages, la direction du vent, les courants, la température de l’eau, le comportement des oiseaux. Cette connaissance était transmise oralement, et notamment par le chant, car une information chantée est mémorisée de façon permanente là où un récit ordinaire ne laisserait que 60 à 70 % des détails.

Ce savoir de la navigation à ainsi permis la colonisation du triangle polynésien, mais aussi de développer les échanges maritimes, notamment avec l’Amérique du Sud, que les premiers explorateurs ont pu prouver avec la présence de patates douces et de poules polynésiennes dans des régions continentales. Le Pacifique était donc un espace vivant et d’échanges entre tous les peuples qui l’habitent.

Une cosmovision qui fonde le lien à la nature

Ensuite Ludovic aborde la cosmovision polynésienne pour appuyer la force et l’importance de la transmission pour son peuple, mais aussi l’attachement qu’ils ont avec la nature.
En effet, dans la culture rapanui, le monde se divise en deux au niveau de l’horizon :
  Te Ao, le monde de la lumière, des vivants et du masculin, qui est attribué au ciel.
  Te Pō, le monde obscur, de la création, des ancêtres, du divin et du féminin, qui est attribué à la mer
Ainsi, la mer représente le passé, le savoir transmis par les ancêtres, et par l’appellation féminine, le lieu qui donne la vie.

Cette cosmovision fonde un rapport profond à la nature et aux ancêtres. Les Moaï de Rapa Nui s’inscrivent dans cette logique : “C’est pour ça que cette connexion que l’on a avec les Moai est une connexion qui est permanente. Puisque si aujourd’hui on existe, c’est grâce à nos chants et à la généalogie de nos ancêtres. Sans nos ancêtres, on n’existe pas. C’est pour ça qu’il y a cette vision, ce respect et cette mémoire.”

Cette vision du temps se traduit aussi dans une logique de réciprocité avec l’environnement : “Ce que l’océan me donne, je dois aussi donner.” Ainsi, les espèces pêchées sont respectées, si un poisson est pris, un autre doit pouvoir naître. Au-delà du respect de la nature, la protection des cycles de reproductions des espèces vient de la conception de cette “ressource”. En effet, la nature est vue comme un bien collectif. La ressource doit être exploitée avec respect pour les êtres vivants d’aujourd’hui et de demain.

Ces principes constituent une forme de conservation de la nature antérieure aux concepts occidentaux de protection ou préservation. Marquée par une importance forte au niveau politique, puisque le roi pouvait si besoin imposer le tapu (le tabou), pour interdire la pêche de certaines espèces en danger.

Un long combat des autochtones pour maîtriser la protection de l’océan

Après cette introduction historique, Ludovic introduit la problématique sur laquelle Koro Nui o te Vaikava s’est battu.
En effet, à partir de 1976, des décrets chiliens successifs tentent de formaliser des “mesures modernes” de gestion marine à Rapa Nui. Ces “mesures modernes” coexistent avec les “mesures ancestrales” mais créent progressivement des tensions, suite à la la baisse de population de certaines espèces, à cause de l’augmentation de la population et du tourisme. En 2003, une première proposition de réserve marine est formulée devant le village de Hanga Roa, puis relancée en 2006 avec la chambre du tourisme. Dans les deux cas, la population n’était pas prête à accepter des restrictions sur des zones où elle pêche quotidiennement pour vivre, et les projets échouent. Cela découle d’un manque de connaissance du savoir-faire local par l’Etat chilien. Interdire entièrement la pêche dans une zone précise, quand depuis 1976, les pêcheurs eux-mêmes demandaient un décret d’interdiction de pêche pour les espèces, afin qu’elle puisse se repeupler, afin d’assurer l’avenir de la population de poissons et de la pêche.

Mais en 2010, le président chilien déclare la création du parc marin Motu Moturo Hiva, sans consulter la communauté de Rapa Nui. Cette décision est rendue possible par un calcul technique : les 200 miles de zones économiques de Rapa Nui ne rejoignent pas ceux de Motu Moturo Hiva, île dont le parc reprend le nom aussi connu sous le nom de île de Sala-et-Gomès. De fait l’État n’est pas légalement tenu de mener une consultation indigène. La communauté réagit vivement à ce que beaucoup perçoivent comme une extorsion, et cette indignation devient le catalyseur d’une mobilisation communautaire.

C’est cette même année, que la constitution chilienne intègre la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail relative aux peuples indigènes et tribaux, qui oblige l’État à soumettre toute mesure administrative concernant les peuples autochtones à une procédure de consultation. Malgré ça, l’Etat Chilien continue à se justifier en utilisant la carte de la zone économique de Motu Muturo Hiva, qui ne nécessite donc pas la consultation de population indigène puisque l’île est non peuplée, et que Rapa Nui n’est pas dans la zone économique.

Mais les habitants de Rapa Nui ne se sont pas laissés faire, puisqu’en 2014 à lieu le premier Cabildo del Mar, une journée de réflexion collective réunissant 333 personnes représentant la municipalité, la chambre du tourisme et diverses organisations communautaires pour discuter de leur vision de la protection marine. Cinq conclusions en ressortent :
  Remettre en vigueur les lois ancestrales.
  Développer l’éducation à tous les niveaux.
  Créer une aire marine protégée garantissant les ressources pour la communauté.
  Renforcer la surveillance face à la diminution des thons.
  Créer un organe de gestion dédié à toutes les questions marines.

Ensuite, en 2015, lors de la conférence Our Ocean organisée au Chili. Rapa Nui présente sa proposition d’aire marine protégée. Découle de cette présentation un protocole d’accord, qui est signé entre la présidente chilienne, le maire de l’île, la gouverneure et des organisations locales, garantissant la protection de la pêche artisanale et traditionnelle. S’ouvre alors une procédure formelle de consultation indigène en quatre étapes :
  Planification avec la communauté.
  Diffusion de l’information.
  Délibération interne sans l’État.
  Négociation avec l’Etat.

En 2025, au moment de la conférence, les cinq objectifs étaient atteints.
“Aujourd’hui, on a l’organe qui est à la charge de tous les thèmes marins. On a, grâce à leur gestion, une augmentation de la fiscalisation sur la zone de Rapa Nui. L’aire marine a été créée. L’éducation est omniprésente aujourd’hui. Et à travers le plan d’administration, on a pu mettre le composant culturel justement dans ce plan d’administration. “

Le Conseil de la mer

La négociation de 2017 dure deux jours. La communauté arrive préparée, l’État non. Le résultat est une co-administration : six conseillers élus par la communauté, auxquels s’ajoutent un représentant de la Commission de développement de Rapa Nui (elle-même élue par la communauté), et quatre représentants de l’État (Intérieur, Environnement, Défense, Économie). En réalité, la communauté dispose donc d’une majorité de sept voix contre quatre. Toutes les dimensions de protection sont intégrées dans les clauses : monde sous-marin, colonne d’eau, espèces d’importance, endémisme. Ainsi est créé le Conseil de la mer.

Le Conseil de la mer Koro Nui o te Vaikava, dont le nom signifie "asseyons-nous, parlons ensemble de la mer", est élu pour la première fois le 29 juillet 2018. Il permet de réunir dans une même structure le parc marin (administré par le service national de la pêche) et l’aire marine protégée, fondant ainsi une gouvernance unifiée. De fait le plan d’administration a été soumis à une nouvelle consultation indigène, qui en plus de voir 86% de la communauté accepter le plan, voit l’intégration des jeunes de 16 ans et plus aux votants, car c’est leur futur qui est en jeu.

Aujourd’hui, trois projets majeurs sont portés par le Conseil :
  Le premier est la création d’un centre d’éducation et de sciences de la mer, dont l’ingénierie est finalisée et qui attendait des financements, notamment dans le cadre de la conférence de Nice.
  Le second est Pahina Otoguro, un futur bureau permanent du Conseil sur la baie des pêcheurs.
  Le troisième est la construction d’une pirogue double traditionnelle, Rapa Nui étant la seule île du triangle polynésien à ne pas en posséder. Ce projet s’étend sur cinq ans et comprend des phases de recherche historique, un séminaire international sur la navigation traditionnelle, la création d’une école de navigation et finalement la construction et la navigation vers d’autres îles de Polynésie.

Enfin, la conférence se conclut sur une réflexion fondamentale : “Et tout ça, pourquoi ? Pour nos enfants, pour nos petits-enfants. Ce que le Koro nui o te vaikava, aujourd’hui, est en train de faire, est en train de préparer différentes graines, différents projets pour que, dans le futur, ça puisse grandir, garantir cette sécurité alimentaire, cette connexion et ce maintien de la communauté.”

Conférence résumée par Lilou Longeville.

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