Ces constats doivent être pris au sérieux.
Mais la manière dont ils sont construits, articulés et diffusés pose une question de fond : celle de la capacité du débat public à saisir la complexité des pêches contemporaines. En structurant l’analyse autour d’oppositions lisibles — industriels contre artisans, victimes contre responsables —, ces récits produisent une simplification qui, loin d’éclairer les enjeux, tend à invisibiliser les mécanismes réels de gestion, les contraintes systémiques et les dynamiques d’adaptation à l’œuvre. Comme le note Mélanie Chartier dans Le Marin : « le débat mérite mieux que les caricatures opposant « petits » et « gros », car la question est moins celle de la taille des navires que celle du partage de l’espace et de la ressource dans une mer fermée, étroite et saturée. » Ce problème est particulièrement accentué dans le nord de la Manche où les pêcheurs côtiers sont confrontés à la pression de bateaux industriels français ou étrangers. Tout cela alors que « la course à la puissance ne ralentit pas », comme le montre le baptême de l’Annelies llena
Le maquereau : une crise réelle dans un système en mutation
La situation du maquereau dans l’Atlantique Nord-Est s’inscrit dans un cadre scientifique, politique et géopolitique complexe. Il s’agit d’un stock partagé entre plusieurs États, dont la gestion dépend d’accords internationaux instables et d’arbitrages souvent conflictuels, alors que du fait du réchauffement les maquereaux se sont déplacés vers le Nord.
Dans ce contexte, les décisions de réduction des captures ne relèvent pas d’un simple ajustement technique, mais d’un ensemble de compromis entre objectifs biologiques, intérêts économiques et contraintes politiques.
La redistribution d’une dotation de 400 tonnes de maquereau, largement médiatisée, illustre cette complexité. Présentée dans certains discours comme un transfert direct des navires industriels vers les pêcheurs artisans, elle correspond en réalité à une construction collective issue de la concertation entre organisations de producteurs et structures professionnelles, visant à amortir les effets d’une crise. D’autres analyses, y compris critiques, reconnaissent elles-mêmes l’existence de mécanismes internes de redistribution et de contributions croisées.
Ce décalage de lecture est révélateur : il montre comment un processus de gestion collective sous contrainte peut être reconfiguré en récit simplifié, au risque d’effacer les arbitrages réels.
Des progrès réels, mais insuffisamment reconnus
Au niveau mondial, les évaluations récentes montrent que 64,5 % des populations halieutiques sont exploitées à un niveau biologiquement durable (FAO, 2025), cela représente 77,2 % des débarquements. Dans certaines régions, notamment en Atlantique Nord-Est, les progrès sont plus marqués : la proportion de stocks gérés selon des références scientifiques robustes a fortement augmenté depuis le début des années 2000. Dans la zone 27, concernant l’Atlantique Nord-Est, 75,8 % des stocks sont considérés comme durables ce qui représente 86,6 % des débarquements, en 2021.
Ces évolutions sont le fruit de décennies de construction de politiques publiques, d’amélioration des connaissances scientifiques et d’implication progressive des acteurs professionnels.
Elles ne signifient pas que les problèmes sont résolus. Mais elles témoignent d’une capacité collective à structurer des dispositifs de gestion, souvent absente des récits dominants.
Une lecture partielle des impacts
La focalisation sur certaines catégories d’acteurs tend à produire une lecture sélective des impacts.
Les travaux scientifiques montrent que les performances environnementales des pêcheries varient fortement selon les métiers, les stratégies et les contextes (Parker et al., 2018). L’empreinte carbone dépend du rapport entre consommation énergétique et volumes débarqués, et non uniquement de la taille du navire.
Les interactions avec les espèces protégées, la pression sur les ressources ou les enjeux liés au respect des tailles minimales traversent l’ensemble des pêches.
Une analyse rigoureuse suppose donc de dépasser les oppositions simplifiées pour appréhender les impacts de manière systémique.
Un travail de transformation largement invisibilisé
Ce qui reste largement absent du débat, c’est le travail concret de transformation engagé au sein du secteur.
Ce travail repose sur des collaborations quotidiennes entre pêcheurs, scientifiques, services de l’État et structures professionnelles. Essais en mer, adaptation des engins, dispositifs de réduction des captures accidentelles, suivi scientifique : ces démarches s’inscrivent dans des temporalités longues et mobilisent des professionnels engagés.
Les comités des pêches constituent, à cet égard, un outil singulier. Inscrits dans la loi, dotés d’une gouvernance élective et d’un mandat de gestion, ils participent à l’organisation de l’accès à la ressource et à la régulation des activités.
Ces structures, rares à l’échelle internationale, ne sont pas exemptes de limites. Mais elles offrent un cadre opérationnel de gestion et de représentation.
Leur efficacité dépend néanmoins de l’implication des professionnels eux-mêmes. La réappropriation de ces instances constitue une condition centrale de leur légitimité et de leur capacité d’action.
Adaptation des métiers et stratégies de diversification
Cette nécessité de stabilité ne doit cependant pas être interprétée comme une rigidité des pratiques.
Une caractéristique essentielle de nombreuses pêches artisanales réside précisément dans leur capacité d’adaptation. Face aux fluctuations de la ressource, aux évolutions réglementaires ou aux contraintes économiques, de nombreux pêcheurs ajustent leurs stratégies, diversifient leurs activités et reconfigurent leurs pratiques. Cette capacité d’adaptation est d’autant plus nécessaire que depuis quelques années, avec le réchauffement de plus en plus rapide les ressources changent rapidement rendant la gestion beaucoup plus difficile.
Dans plusieurs territoires, certains pêcheurs ont ainsi progressivement réorienté leur activité vers d’autres espèces ou d’autres métiers — poulpe, langouste, oursins, ou encore d’autres ressources saisonnières (sardines en Manche) — afin de réduire leur dépendance à une seule pêcherie et de maintenir un équilibre économique.
Ces trajectoires ne sont ni linéaires ni sans contraintes. Elles impliquent des investissements, des apprentissages, une prise de risque et une capacité à anticiper les évolutions de la ressource et des marchés. Elles traduisent néanmoins une réalité souvent absente des récits : celle d’une pêche artisanale dynamique, capable d’ajustements et de recompositions.
À l’inverse, les situations de forte dépendance à une ressource unique restent relativement minoritaires, précisément parce que les professionnels cherchent, lorsque cela est possible, à les éviter.
Reconnaître cette diversité de stratégies est essentiel pour comprendre les conditions réelles de résilience des pêcheries artisanales.
Des tensions réelles dans l’espace côtier
Reconnaître la complexité des pêches implique également de ne pas occulter les tensions qui existent, notamment dans l’espace côtier.
En Manche, particulièrement dans les Hauts de France, la présence de navires utilisant des engins mobiles puissants à proximité du littoral alimente des conflits récurrents avec les flottilles artisanales. La question de l’accès à la bande des 12 milles nautiques, historiquement associée aux pêches côtières, reste un point de friction majeur aggravé par le développement de flottes industrielles.
Ces tensions sont documentées et anciennes. Elles tiennent à la coexistence de systèmes de droits différents — notamment les droits historiques dans le cadre européen — et à la difficulté d’arbitrer entre usages concurrents dans un espace limité. Il faut défendre les droits d’accès des artisans côtiers et faire évoluer le droit lorsque c’est nécessaire.
Certaines techniques, comme la senne démersale, cristallisent particulièrement ces oppositions, au point de susciter des demandes d’interdiction émanant directement des professionnels eux-mêmes. En Bretagne, la senne démersale est ainsi interdite dans les 12 milles.
Ces situations illustrent une réalité souvent absente des récits simplifiés : celle d’une gouvernance confrontée à des arbitrages complexes, où les conflits ne se réduisent pas à une opposition entre catégories d’acteurs, mais traduisent des tensions d’usage, de régulation et d’accès à l’espace maritime.
Anticipation et évolution des cadres de gestion
Cette capacité d’adaptation pose néanmoins une question centrale pour l’avenir : celle de l’accompagnement de ces transitions par les dispositifs de gouvernance.
Dans un contexte marqué par des évolutions rapides — qu’elles soient écologiques, économiques ou réglementaires — l’enjeu n’est plus seulement de gérer des situations établies, mais de permettre aux pêcheurs d’anticiper, d’ajuster et de sécuriser leurs trajectoires.
Cela implique de penser des cadres suffisamment souples pour accompagner la diversification des activités, tout en garantissant un accès régulé à la ressource. Cela suppose également d’intégrer davantage les dynamiques d’évolution des métiers dans les outils de gestion, afin de ne pas enfermer les professionnels dans des spécialisations devenues fragiles.
Les dispositifs existants montrent que cette évolution est déjà à l’œuvre. La mise en place de licences spécifiques, adaptées à certaines pratiques ou à certains territoires — qu’il s’agisse, par exemple, de licences de type canot ou de dispositifs encadrant de nouvelles activités comme la plongée pour certaines pêcheries — témoigne d’une volonté d’adapter les cadres de gestion aux réalités du terrain.
Ces démarches restent encore partielles et perfectibles. Mais elles traduisent une orientation essentielle : celle d’une gouvernance capable d’accompagner la flexibilité des métiers, plutôt que de la contraindre.
À terme, la capacité des systèmes de gestion à intégrer cette dimension d’anticipation et d’adaptation constituera l’un des facteurs déterminants de la résilience des pêches.
Entre idéalisation et viabilité : les limites de certains récits
Certains discours contemporains valorisent des modèles de pêche fondés sur de faibles volumes, des circuits courts et des marchés de niche et des prix élevés pas toujours accessibles au plus grand nombre.
Ces modèles, qui ont leur place, ne sont pas généralisables. Leur viabilité dépend de conditions économiques spécifiques et de segments de consommation restreints.
Dans un contexte où la consommation de poisson constitue un enjeu de santé publique, cette tendance interroge. On ne peut accroître la consommation de poisson, et il faut abandonner les espèces d’aquaculture industrielle fondée sur les farines de poissons, mais fixer des limites en fonction d’un calcul simple ( débarquements des pêches mondiales / nombre d’habitants) sans tenir compte des conditions locales est absurde. On ne va pas demander aux Sénégalais de réduire leur consommation de poisson.
La diversification des espèces consommées apparaît comme un levier essentiel pour limiter la pression sur certaines ressources.
Chaînes de valeur et cohérence des critiques
L’analyse des pêches doit intégrer les chaînes de valeur dans leur ensemble. Certaines pêcheries industrielles ciblent des espèces spécifiques dans des cadres réglementés, sans entrer en concurrence directe avec d’autres métiers. Mais elles peuvent alimenter une aquaculture industrielle reposant sur l’utilisation massive de petits pélagiques, ce qui réduit l’accès des populations à leur alimentation de base comme en Afrique de l’Ouest.
Ces dynamiques invitent à interroger la cohérence des critiques et à élargir le regard au-delà des seules pratiques de capture.
Des enjeux systémiques majeurs
Les transformations en cours ne se limitent pas aux pratiques de pêche.
Évolution du plancton, pollution, changement climatique, acidification, artificialisation des milieux, pêche illégale (INN), privatisation de l’espace marin : ces phénomènes conditionnent profondément l’état des ressources et bien plus que la surpêche comme le constate les chercheurs en mer du Nord [1]
Ainsi « Une étude a révélé que le réchauffement chronique des océans entraîne une perte « stupéfiante et profondément préoccupante » de la vie marine, les stocks de poissons diminuant de 7,2 % à partir d’un réchauffement de seulement 0,1 °C par décennie.
Les chercheurs ont examiné l’évolution annuelle de 33 000 populations dans l’hémisphère nord entre 1993 et 2021, et ont isolé l’effet du réchauffement décennal des fonds marins par rapport à des changements à court terme tels que les vagues de chaleur marines. Ils ont constaté que la baisse de la biomasse due au réchauffement chronique pouvait atteindre 19,8 % en une seule année. » [2]
Tout cela dépasse largement les capacités d’action des seuls pêcheurs et permet de mieux comprendre les difficultés à ajuster l’effort de pêche et à garantir la durabilité de toutes les populations.
ONG, légitimité et production des récits
La place croissante des organisations non gouvernementales dans le débat public appelle également une analyse critique.
Contrairement aux organisations professionnelles, qui reposent sur des mécanismes électifs et un ancrage institutionnel, les ONG ne disposent pas des mêmes formes de légitimation démocratique. Leur capacité à s’exprimer au nom de la « société civile » repose sur leur visibilité et leurs réseaux.
Leurs modes de financement, souvent complexes et inscrits dans des écosystèmes mêlant fondations, partenariats et dispositifs internationaux (Bennett et al., 2018 ; Dauvergne & Lister, 2013), peuvent également influencer leurs priorités et leurs stratégies.
Dans ce contexte, la production de récits simplifiés peut être analysée comme un mode d’intervention dans l’espace public visant à structurer les mobilisations, à assurer leur financement et en fin de compte à prendre le contrôle de la gouvernance des pêches au nom de l’intérêt public.
Les deux Forums mondiaux des pêcheurs artisans en 2017 ont attiré l’attention sur les risques de la gouvernance par les parties prenantes dont les ONG : « Depuis une dizaine d’années, les processus de gouvernance globale, tels que les objectifs pour un développement durable, sont de plus en plus dominés par un réseau d’entreprises, d’ONG, de chercheurs, etc. Ceci comporte des conséquences graves pour la gouvernance menée par les états sur laquelle se fonde l’ONU. La voix légitime du peuple est minée puisque les responsabilités des états envers le peuple se diluent et puisque que les organisations qui essaient d’influencer ces processus de gouvernance globale ne peuvent pas concourir avec les grandes entreprises et les ONG. Cette nouvelle approche ignore les déséquilibres de pouvoir et les intérêts opposants des différents acteurs de la société, dans le but de réunir tous les acteurs ayant un intérêt dans le développement durable. »
Il ne s’agit pas de nier leur rôle. Il s’agit de rappeler que leur parole constitue une interprétation située, et non une représentation exhaustive du réel.
Une exigence vis-à-vis des médias
Dans un contexte marqué par des enjeux croissants de souveraineté alimentaire, la qualité du débat public apparaît déterminante. La répétition de récits simplifiés suscite une forme de déception. Elle donne le sentiment d’un débat qui se reproduit sans approfondissement réel.
À quand des enquêtes qui interrogent les pêcheurs engagés dans les dispositifs de gestion ? À quand des analyses qui rendent compte des arbitrages collectifs, des contraintes économiques et des transformations en cours ?
Réapprendre à penser la pêche
La pêche ne se résume ni à des catégories, ni à des oppositions.
Elle est un système complexe, dans lequel s’entrecroisent écologie, économie, politique et société.
La comprendre suppose de dépasser les récits simplificateurs, de reconnaître les outils de gouvernance existants et de réintégrer les dynamiques collectives. À défaut, le risque est de substituer à l’analyse une narration et un imaginaire— au moment même où les enjeux exigent rigueur, nuance et responsabilité.
Alain le Sann
Virginie Lagarde
Références
• FAO (2025). State of World Fisheries and Aquaculture (SOFIA)
• ICES (2024). Advice on Scomber scombrus
• Parker et al. (2018). Fuel use in fisheries
• OECD (2022). IUU Fishing
• Naylor et al. (2009). Aquaculture feed systems
• Bennett et al. (2018). Environmental governance
• Dauvergne & Lister (2013). Eco-Business
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre