Quand le récit médiatique efface ceux qui travaillent vraiment pour la pêche artisanale

, par  LAGARDE, Virginie

Il y a des articles qui interrogent, qui dérangent, qui obligent à regarder certaines réalités en face. Et c’est parfois nécessaire. La pêche française, comme beaucoup d’autres secteurs, traverse des tensions profondes : concentration économique, accès aux quotas, renouvellement des générations, pressions environnementales, complexité réglementaire, concurrence entre usages maritimes, difficulté à faire vivre une représentation professionnelle accessible aux patrons embarqués.
Ces débats existent. Ils méritent d’être posés. Ils ne doivent pas être évités.

Mais il y a aussi des récits qui, sous couvert de défendre les pêcheurs artisans, finissent par en effacer une grande partie. Des récits qui opposent, de manière trop simple, des “petits pêcheurs bâillonnés” à des instances professionnelles supposées confisquées. Des récits qui donnent une place centrale à quelques voix très visibles médiatiquement, mais oublient celles et ceux qui, chaque semaine, parfois chaque jour, travaillent dans l’ombre pour défendre concrètement les métiers de la pêche artisanale.

Ce qui blesse dans cette représentation, ce n’est pas qu’elle critique les comités des pêches. Les comités ne sont pas parfaits. Leur fonctionnement peut être lourd, leurs moyens sont limités, leur organisation peut sembler éloignée de certains pêcheurs. Il faut entendre cela. Il faut aussi reconnaître que la participation des patrons embarqués est difficile : aller en réunion, monter une liste, participer aux élections, siéger dans une commission, répondre à une consultation ou suivre un dossier réglementaire demande du temps, de l’énergie, et se fait souvent au détriment de l’entreprise de pêche.

Mais c’est justement pour cela qu’il faut saluer ceux qui le font.

Car des pêcheurs le font. Des patrons embarqués, des petites entreprises, des pêcheurs côtiers, des pêcheurs à pied, des professionnels de différents métiers acceptent de donner de leur temps pour le collectif. Ils participent aux réunions, aux commissions, aux élections, aux projets scientifiques, aux expérimentations techniques, aux suivis en mer, aux discussions avec les administrations, les parcs naturels marins, les chercheurs ou les gestionnaires d’aires protégées.

Ils ne le font pas pour qu’on parle d’eux. Ils ne le font pas pour occuper l’espace médiatique. Ils le font parce qu’ils savent que si les pêcheurs ne sont pas présents dans ces dossiers, d’autres parleront à leur place.

Et c’est bien là que le récit médiatique devient injuste : il donne souvent la parole à ceux qui dénoncent le système de l’extérieur, mais il oublie ceux qui, à l’intérieur des instances et des projets, tiennent réellement le fil de la représentation professionnelle.

Le problème n’est pas qu’aucun pêcheur ne participe. Le problème est qu’ils ne sont pas assez nombreux, que ce sont souvent les mêmes, et que leur engagement est de moins en moins reconnu. Avant, la participation était plus forte. Aujourd’hui, la fatigue, les contraintes économiques, la complexité réglementaire, la défiance envers les institutions et le sentiment que tout est joué d’avance découragent beaucoup de professionnels.

C’est cela qu’il faudrait analyser sérieusement : non pas inventer des pêcheurs artisans “bâillonnés” face à des comités indifférents, mais comprendre pourquoi l’engagement collectif devient plus difficile, et comment redonner envie aux pêcheurs de reprendre toute leur place dans les instances qui les représentent.

Les comités ne sont pas nés d’un système imposé d’en haut

Il faut aussi rappeler une chose trop souvent oubliée : les comités des pêches ne sont pas tombés du ciel. Ils ne sont pas seulement une architecture administrative. Ils sont aussi issus d’une histoire professionnelle, d’un plaidoyer acharné, d’un combat de pêcheurs qui voulaient défendre leur métier, organiser la gestion des ressources, faire reconnaître leur place dans la société et affirmer que la pêche n’était pas une activité marginale, mais un secteur pilier des territoires littoraux et de l’alimentation.

Ces instances se sont construites parce que des pêcheurs ont voulu être représentés. Parce qu’ils ont compris qu’un métier dispersé, port par port, navire par navire, serait toujours plus fragile face aux décisions publiques, aux crises économiques, aux concurrences d’usage, aux réglementations et aux attaques extérieures.

Les comités sont donc imparfaits, bien sûr. Mais ils sont aussi le résultat d’une conquête professionnelle : celle de ne pas laisser d’autres décider seuls de l’avenir des métiers de la pêche.

Les réduire aujourd’hui à une machine opaque ou à une structure confisquée, c’est effacer cette histoire. C’est oublier que derrière ces instances, il y a eu, et il y a encore, des pêcheurs qui se sont battus pour que leur métier soit reconnu, encadré, défendu et transmis.

Tous les niveaux de représentation ne se confondent pas

Il faut également distinguer les niveaux de représentation, non pas pour les opposer, mais pour rappeler leur complémentarité. Parler “des comités” comme d’un bloc uniforme n’a pas beaucoup de sens.

Les comités départementaux sont souvent les plus proches du terrain. Ce sont eux qui travaillent au quotidien avec les pêcheurs artisans, les patrons embarqués, les pêcheurs côtiers, les pêcheurs à pied, les métiers de port, les petites entreprises. Ce sont eux qui connaissent les réalités locales : les zones de pêche, les saisons, les contraintes d’accès, les conflits d’usage, les gisements, les licences, les inquiétudes des professionnels, les spécificités de chaque métier.

C’est aussi très souvent à cet échelon que se construisent les projets les plus concrets : suivis scientifiques, expérimentations techniques, réponses aux consultations locales, analyses risque pêche, travaux avec les parcs naturels marins, échanges avec les services de l’État, accompagnement des professionnels face aux nouvelles obligations réglementaires. C’est là que les pêcheurs viennent chercher une aide, une information, un appui, parfois simplement quelqu’un capable de traduire une réglementation incompréhensible aux conséquences concrètes pour leur métier.

Les comités régionaux assurent un rôle de coordination essentiel : gestion des licences, échanges avec la Région, orientations de filière, réglementations, projets structurants, articulation entre territoires et représentation des professionnels à l’échelle régionale. Ils font le lien entre les réalités locales et les politiques de filière.

Le Comité national intervient à un autre niveau, tout aussi indispensable : celui des arbitrages nationaux, des discussions avec l’État, de la réglementation nationale et européenne, de la coordination entre façades, métiers, structures professionnelles et filières. Ce rôle est complémentaire des échelons départementaux et régionaux. Il ne s’y substitue pas, et ils ne s’y opposent pas.

C’est précisément cette articulation entre proximité locale, coordination régionale et représentation nationale qui fait la force de l’organisation professionnelle des pêches.

Lorsqu’un article laisse entendre que “les comités” bâillonneraient les artisans, il efface cette architecture. Il efface la diversité des missions. Il efface le travail de proximité des comités départementaux, le rôle structurant des comités régionaux et le travail de représentation nationale. Il efface aussi les élus professionnels et les chargés de mission qui, à chaque niveau, passent leurs journées à monter des dossiers, défendre des métiers, répondre aux administrations, organiser des réunions, accompagner des projets, faire le lien entre pêcheurs, scientifiques, collectivités et services de l’État.

Pour beaucoup de pêcheurs artisans, le comité départemental est l’un des premiers lieux d’appui concret. Pour les dossiers qui dépassent l’échelle locale, les échelons régional et national sont indispensables. Aucun niveau ne peut, seul, répondre à la complexité actuelle des enjeux. C’est leur complémentarité qui permet encore de porter une parole professionnelle structurée face à des dossiers de plus en plus techniques et à des réglementations de plus en plus lourdes.

Les artisans engagés existent

Dans les comités départementaux, dans les comités régionaux, et aussi dans les instances nationales selon les sujets, des pêcheurs artisans siègent, débattent, votent, contestent, proposent. Chaque niveau répond à des missions différentes : proximité départementale, coordination régionale, représentation nationale. C’est cette complémentarité qui permet de défendre les professionnels dans toute la complexité des dossiers actuels.

Ces pêcheurs ne sont pas toujours les plus visibles dans les médias. Ils ne cherchent pas nécessairement à incarner une parole alternative ou héroïque. Beaucoup sont des patrons embarqués, des entreprises familiales, des pêcheurs côtiers, des pêcheurs à pied, des ligneurs, des fileyeurs, des bolincheurs, des professionnels qui connaissent leurs zones, leurs saisons, leurs contraintes et leurs responsabilités.

Ils ne sont pas bâillonnés. Ils sont au travail.

Ils participent aux réunions de gestion. Ils s’impliquent dans les commissions. Ils acceptent de tester du matériel. Ils embarquent des observateurs. Ils participent à des suivis scientifiques. Ils répondent aux sollicitations des administrations. Ils construisent des compromis souvent difficiles entre les exigences environnementales, la viabilité économique des entreprises et le maintien d’une activité de pêche dans les territoires.

Ce travail-là est rarement spectaculaire. Il produit peu de formules simples. Il ne se résume pas en slogans. Il demande de lire des textes réglementaires, de comprendre des protocoles scientifiques, de discuter avec des services de l’État, des parcs naturels marins, des chercheurs, des ONG, des collectivités, des gestionnaires d’aires marines protégées. Il demande aussi, très souvent, d’encaisser les critiques de toutes parts : accusés d’en faire trop par certains, pas assez par d’autres.

Pourtant, c’est bien ce travail qui permet aujourd’hui à de nombreux métiers de continuer à exister.

Quand il faut défendre des pêcheurs dans le cadre des analyses risque pêche, qui est là ? Quand il faut discuter de la compatibilité des activités de pêche avec les objectifs de conservation dans les aires marines protégées, qui prépare les dossiers, rassemble les données, explique les pratiques, nuance les accusations ? Quand il faut répondre aux plans d’action sur les mammifères marins, aux débats sur les captures accidentelles de dauphins, aux interactions avec les phoques, aux enjeux oiseaux, aux projets réglementaires, qui porte la parole des professionnels ?

Très souvent, ce sont les comités départementaux, avec l’appui des comités régionaux et du Comité national selon l’échelle des dossiers. Et avec eux, des pêcheurs artisans engagés.

Ce sont eux qui participent aux projets techniques sur les engins, aux expérimentations de dispositifs acoustiques, aux réflexions sur les ralingues, aux suivis sur la bolinche, aux travaux sur les interactions avec les espèces protégées. Ce sont eux qui travaillent avec les scientifiques sur la sardine, les tellines, les ressources, les habitats, les usages. Ce sont eux qui construisent des projets avec des lycées maritimes, des laboratoires, des parcs naturels marins, des pêcheurs volontaires.

Ce travail ne consiste pas à nier les enjeux environnementaux. Au contraire. Il consiste à les prendre au sérieux sans sacrifier les métiers sur l’autel de récits simplificateurs. Il consiste à faire exister une parole professionnelle dans des dossiers où, sans les comités, les pêcheurs seraient souvent réduits à des chiffres, des pressions, des impacts ou des problèmes à résoudre.

La visibilité médiatique n’est pas la représentativité

On peut toujours trouver des pêcheurs qui se sentent éloignés des instances. Leur parole doit être entendue. Mais elle ne peut pas, à elle seule, résumer la pêche artisanale bretonne. La visibilité médiatique n’est pas la représentativité. Être très présent dans des articles, des festivals, des tribunes ou des réseaux militants ne donne pas automatiquement mandat pour parler au nom de tous les pêcheurs artisans.

À l’inverse, le fait de siéger dans un comité, de participer à une réunion, de construire un compromis ou de travailler avec une administration ne rend pas un pêcheur moins libre, moins artisan ou moins légitime.

C’est là qu’un glissement dangereux s’installe : faire croire que les pêcheurs qui participent aux instances seraient nécessairement intégrés à un système qui les dépasse, tandis que ceux qui parlent depuis l’extérieur seraient les seuls porteurs d’une parole authentique. Cette opposition est injuste. Elle méconnaît la diversité du monde de la pêche. Elle invisibilise celles et ceux qui acceptent de prendre des responsabilités collectives.

Les pêcheurs artisans ne sont pas absents des comités. Ils sont souvent absents des récits médiatiques.

Et c’est peut-être là le plus grand paradoxe : ceux qui parlent le plus fort au nom de la pêche artisanale ne sont pas toujours ceux qui passent le plus de temps à défendre concrètement les métiers dans les arènes où se prennent les décisions. Pendant que certains dénoncent, d’autres travaillent. Pendant que certains construisent un récit, d’autres montent des dossiers. Pendant que certains affirment que les pêcheurs sont bâillonnés, d’autres leur permettent d’être entendus dans les lieux où leur avenir se joue.

La pêche artisanale ne peut pas être réduite à une image romantique

La pêche artisanale n’est pas un bloc homogène. Elle ne se limite pas à une image romantique du petit bateau, du marché de niche ou du poisson très valorisé. Elle regroupe des métiers très différents, des modèles économiques différents, des zones de pêche différentes, des niveaux de dépendance à la ressource différents.

Une pêche peut être petite, sélective, locale, et poser malgré tout des questions de volume, de prix, d’accessibilité alimentaire, d’empreinte carbone, de débouchés ou de transmission.

Si l’on veut parler de durabilité, il faut regarder l’ensemble : les pratiques, les engins, les volumes débarqués, la consommation de carburant, la saisonnalité, les marchés, les emplois, les prix payés par les consommateurs, la capacité à nourrir les territoires, la place dans la souveraineté alimentaire. Une pêche de niche a toute sa place. Mais elle ne peut pas être présentée comme l’unique horizon moral de la pêche durable.

Le risque, aujourd’hui, est de remplacer une complexité par une autre caricature : d’un côté les industriels, de l’autre les “vrais” artisans. D’un côté les instances, de l’autre la parole libre. D’un côté le compromis, de l’autre la vertu.

Or la mer, les métiers et les territoires ne fonctionnent pas ainsi.

La pêche artisanale, ce sont aussi des pêcheurs qui débarquent des volumes, qui approvisionnent les criées, les mareyeurs, les poissonneries, les conserveries, la restauration collective parfois, les marchés locaux. Ce sont des entreprises qui embauchent, qui investissent, qui transmettent des savoir-faire, qui font vivre des ports, des chantiers navals, des ateliers de réparation, des halles à marée, des familles et des territoires.

Parler de pêche durable sans parler de souveraineté alimentaire, d’accessibilité du poisson, de volumes débarqués et de maintien d’une activité nourricière est une impasse.

Attention aux nouvelles gouvernances qui contournent les professionnels

Il faut enfin être attentif à une autre évolution, plus discrète mais tout aussi importante : la tentation de contourner les instances professionnelles existantes au profit de nouveaux espaces de gouvernance maritime, parfois présentés comme des “parlements de la mer” ou des lieux de démocratie élargie.

La concertation avec les associations environnementales, les scientifiques, les collectivités, les usagers de la mer et les citoyens est évidemment nécessaire. Personne ne peut prétendre gérer seul les espaces maritimes. Les enjeux sont trop complexes : biodiversité, climat, énergie, alimentation, emploi, souveraineté, usages côtiers, protection des habitats, qualité de l’eau.

Les pêcheurs professionnels doivent entendre les autres acteurs, comme les autres acteurs doivent entendre les pêcheurs.

Mais la concertation ne doit pas devenir une substitution.

Une association, même très médiatique, même très active, ne représente pas à elle seule la société civile. Elle représente ses adhérents, son conseil d’administration, ses orientations, ses financeurs, ses priorités militantes. Elle a toute sa place dans le débat public, mais elle ne peut pas être placée sur le même plan qu’une organisation professionnelle structurée, financée par les professionnels, encadrée par le droit, soumise à des élections professionnelles et placée sous le contrôle des services de l’État.

C’est une question démocratique majeure.

Le système français des comités des pêches n’est pas parfait. Il doit continuer à s’améliorer, à rendre ses travaux plus lisibles, à faciliter la participation des patrons embarqués, à mieux associer les ports et les métiers. Mais il repose sur un principe solide : ce sont les professionnels qui désignent leurs représentants pour parler des conditions d’exercice de leur métier, dans un cadre réglementaire contrôlé par l’État.

Les décisions ne sont pas prises dans un entre-soi sans contrôle. Elles sont discutées, instruites, transmises aux autorités compétentes, encadrées par le droit, et confrontées aux enjeux environnementaux, sociaux et économiques. Les services de l’État ont précisément pour rôle de garantir l’intérêt général, d’arbitrer, de vérifier la conformité des décisions, de prendre en compte la protection de l’environnement, les enjeux sociaux et les réalités économiques.

Ce cadre peut être amélioré. Mais il ne doit pas être délégitimé au profit d’une gouvernance par l’influence, par la communication ou par la pression médiatique.

Remplacer progressivement cette architecture par des arènes où des ONG, des collectifs militants ou des associations d’usagers viendraient peser directement sur la gestion des métiers de pêche poserait un vrai problème de légitimité. Car la pêche professionnelle n’est pas une opinion parmi d’autres : c’est un métier, une activité nourricière, un secteur économique, une culture maritime, un savoir-faire, un ensemble de droits et d’obligations. Si l’on met toutes les « parties prenantes » sur le même plan, les droits collectifs des pêcheurs ne peuvent être reconnus d’autant plus que leur nombre est de plus en plus restreint et que, dans la société, la connaissance de la spécificité de leur activité, de leur culture, tend à disparaître au bénéfice d’une mer fantasmée réduite à la fonction de loisir et de réservoir de biodiversité. C’est une position défendue par les forums mondiaux des pêcheurs artisans. Les ONG ont un rôle d’alerte. Les associations ont un rôle dans le débat public. Les scientifiques ont un rôle essentiel d’expertise. Les élus ont un rôle politique. Les services de l’État ont un rôle d’arbitrage et de garantie de l’intérêt général.

Mais aucun de ces rôles ne doit effacer celui des professionnels eux-mêmes.

À force de vouloir “réinventer” la gouvernance de la mer, on risque de produire l’inverse de la démocratie annoncée : une gouvernance par les acteurs les plus visibles, les mieux dotés en communication, les plus présents dans les médias ou les plus à l’aise dans les arènes institutionnelles. Dans ce type de système, les pêcheurs embarqués, déjà pris par leur métier, risquent une fois encore d’être ceux dont on parle beaucoup, mais que l’on écoute peu.

La mer n’a pas besoin de gouvernances spectaculaires. Elle a besoin de responsabilités claires, de débats loyaux, de données solides, de décisions assumées et de représentants légitimes.

Améliorer les comités, oui. Les contourner ou les délégitimer au profit d’arènes militantes, non.

Quand le journalisme confond silence médiatique et absence de parole

Il faut aussi interroger la manière dont certains récits médiatiques se construisent. Une enquête journalistique peut évidemment être critique. Elle doit même l’être. Mais lorsqu’elle prétend raconter la représentation des pêcheurs artisans sans regarder sérieusement le travail quotidien des comités départementaux, sans donner à voir les projets de terrain, sans entendre les pêcheurs qui participent aux instances, aux réunions, aux suivis scientifiques ou aux expérimentations, elle passe à côté d’une part essentielle du réel.

On peut se demander comment une enquête sur des pêcheurs supposément “bâillonnés” peut si peu montrer ceux qui parlent, travaillent et s’engagent déjà dans les espaces existants. Comment peut-on raconter la gouvernance de la pêche sans regarder celles et ceux qui la font vivre au quotidien, dans les ports, les commissions, les réunions techniques, les dossiers environnementaux, les échanges avec les services de l’État, les parcs naturels marins ou les scientifiques ?

Le journalisme a un rôle indispensable lorsqu’il éclaire les angles morts, les rapports de force et les contradictions. Mais il devient fragile lorsqu’il remplace l’enquête de terrain par un récit déjà construit : celui d’une opposition simple entre des pêcheurs authentiques mais exclus, et des instances professionnelles forcément éloignées ou confisquées.

Quand le journalisme ne regarde pas le travail invisible, il risque de confondre silence médiatique et absence de parole.

La réalité mérite mieux que cela. Les pêcheurs aussi.

Représenter, ce n’est pas seulement parler : c’est assumer

La représentation professionnelle ne se décrète pas. Elle se construit. Elle suppose de participer, de voter, de se présenter, de venir aux réunions, d’accepter la contradiction, de travailler les dossiers, de porter des positions collectives même lorsqu’elles sont imparfaites.

Elle suppose aussi que les instances continuent à s’améliorer, à aller vers les ports, à rendre leurs travaux plus lisibles, à faciliter la participation des patrons et marins embarqués et à mieux reconnaître le temps passé par les professionnels dans la gouvernance.

Il y a donc un vrai débat à avoir sur la représentation. Mais ce débat doit être honnête. Il ne peut pas partir du principe que les pêcheurs artisans seraient absents des comités ou que ceux qui y siègent ne représenteraient plus personne. Il ne peut pas ignorer les projets menés, les réunions tenues, les dossiers défendus, les pêcheurs mobilisés, les compromis arrachés, les heures passées à protéger des métiers face à des réglementations toujours plus nombreuses.

Il ne s’agit pas de refuser la critique. Il s’agit de refuser l’effacement.

Oui, les comités doivent continuer à évoluer. Oui, il faut renforcer la participation des pêcheurs embarqués. Oui, il faut rouvrir des espaces de dialogue de proximité. Oui, il faut mieux expliquer le travail réalisé, mieux associer, mieux rendre compte, mieux faire circuler l’information. Mais non, on ne peut pas laisser dire que la pêche artisanale serait seulement portée par quelques voix extérieures aux instances, tandis que les comités seraient sourds, éloignés ou indifférents.

Dans les ports, dans les commissions, dans les projets scientifiques, dans les discussions environnementales, dans les plans de gestion, dans les réponses aux administrations, il existe une pêche artisanale engagée, responsable, parfois fatiguée, souvent inquiète, mais présente.

Elle mérite mieux que d’être effacée.

Elle mérite mieux qu’un récit qui la résume à son silence supposé.

Elle mérite que l’on reconnaisse son travail.

Virginie Lagarde
Co-présidente du Collectif Pêche et Développement
Membre du comité exécutif du Forum mondial des pêcheurs artisans WFF

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