Le CIP : un espace qu’il faut absolument préserver
Cette Assemblée était importante pour nous bien au-delà des seuls sujets liés à la pêche.
Le CIP est une structure historique, créée il y a trente ans, qui permet aux mouvements sociaux et aux organisations de petits producteurs alimentaires de construire des positions communes et de faire entendre directement leur voix dans les espaces internationaux.
On y retrouve notamment des organisations de paysans et de petits producteurs agricoles, des pêcheurs et travailleurs de la pêche, des peuples autochtones, des pasteurs, des femmes, des jeunes et d’autres mouvements engagés pour la souveraineté alimentaire. Le document d’évaluation présenté à Istanbul rappelle d’ailleurs que le CIP a contribué au fil des années à plusieurs avancées internationales majeures, parmi lesquelles la réforme du Comité de la sécurité alimentaire mondiale, les Directives sur les régimes fonciers, les Directives Volontaires pour la pêche artisanale, la Décennie des Nations unies pour l’agriculture familiale ou encore ICARRD+20.
Pour Pêche & Développement, l’enjeu est assez simple : les producteurs et les communautés concernées doivent être présents là où se construisent les politiques qui vont ensuite s’appliquer à eux.
Dans la pêche, nous voyons trop souvent des décisions sur la mer, la biodiversité, l’alimentation, l’accès aux espaces ou aux territoires être élaborées avec une représentation insuffisante des professionnel (les)s eux (elles)-mêmes. Le CIP est justement précieux parce qu’il repose sur une logique différente : permettre aux mouvements sociaux de construire leurs propres positions et de les défendre directement.
À l’heure où beaucoup de décisions concernant l’alimentation, les territoires, l’agriculture, la pêche ou l’environnement sont influencées par de grandes institutions, des entreprises ou des acteurs financiers, il est vital que les mouvements eux-mêmes disposent d’un espace autonome où ils puissent parler en leur propre nom.
C’est tout l’intérêt du CIP. Au niveau mondial, cette structure doit être reconnue, soutenue et disposer des moyens nécessaires pour poursuivre son travail.
Et cette Assemblée a aussi rappelé à quel point ce travail repose sur des personnes.
Nous avons rencontré des femmes et des hommes brillants, profondément engagés et passionnés par ce qu’ils défendent, issus de réalités parfois très différentes et qui consacrent énormément de temps et d’énergie à faire vivre ces espaces collectifs.
Les discussions n’ont pas toujours été simples. Elles ont parfois été longues, tendues, avec de vrais désaccords. Mais c’est aussi cela un mouvement : parvenir à construire du commun sans demander à chacun de renoncer à son histoire ou à ses positions.
Des organisations d’appui qui accompagnent historiquement le CIP étaient également présentes. Elles réalisent un travail important d’expertise, de facilitation, de recherche, d’organisation ou d’accompagnement technique, avec justement l’intelligence de soutenir les mouvements sans chercher à se substituer à eux. Cette complémentarité est une vraie force du CIP.
(nous vous invitons à découvrir le travail du CIP, à suivre ses actions et à les relayer : https://www.foodsovereignty.org/)
Une organisation et un accueil remarquables
Réunir pendant plusieurs jours des représentants venus du monde entier, avec des séances plénières, des groupes régionaux, des groupes de travail, plusieurs langues, des réunions en parallèle et des décisions à construire collectivement demande un travail considérable.
C’est l’organisation turque Birlik, organisation membre du WFFP qui a accueilli cette assemblée générale et participé grandement à son organisation. Son président, Erdogan Kartal, s’est énormément investi dans cet accueil. Disponible, attentif et chaleureux, il a largement contribué à la qualité humaine de cette semaine.
Il faut également souligner le travail du Secrétariat du CIP, qui assure au quotidien la continuité de la structure : préparation des documents, organisation, logistique, suivi des décisions, coordination entre les mouvements et relations avec les institutions. Sans ce travail parfois peu visible, une structure internationale aussi complexe ne pourrait tout simplement pas fonctionner.
L’Assemblée a d’ailleurs discuté de l’avenir du Secrétariat. L’orientation retenue est de maintenir son ancrage à Rome, auprès de Crocevia, tout en réfléchissant à son renforcement et aux compétences dont le CIP a réellement besoin. L’enjeu est de disposer d’un Secrétariat solide, au service des décisions politiques prises collectivement par les mouvements.
Se comprendre est déjà un enjeu politique
Un autre aspect mérite vraiment d’être souligné : l’interprétation. Dans ce genre de réunion, pouvoir parler, comprendre une nuance, défendre un désaccord ou proposer une formulation dans une langue que l’on maîtrise suffisamment n’est pas un détail.
C’est une condition de la réussite de telles rencontres. Le travail des interprètes pendant l’Assemblée a été remarquable. Ce travail laborieux a était assuré par le collectif COATI, qui travaille depuis des années avec les mouvements sociaux sur l’interprétation, les technologies associées et la justice linguistique.
Leur approche est particulièrement intéressante : permettre à chacun de comprendre et de s’exprimer n’est pas seulement une question technique, c’est une question d’égalité dans la prise de décision.
Et à Istanbul, dans des discussions parfois complexes et politiques, leur travail a été essentiel.
Faire entendre la pêche dans les débats sur la souveraineté alimentaire
Pour le WFF, l’un des enjeux principaux était de rappeler que la souveraineté alimentaire ne concerne pas uniquement l’agriculture et les territoires terrestres.
Les pêcheurs, les travailleurs et travailleuses de la pêche, les communautés côtières et les populations vivant des ressources aquatiques font pleinement partie des peuples qui nourrissent le monde.
Pourtant, les questions de pêche restent encore trop souvent périphériques dans les grands débats internationaux sur l’alimentation, les territoires ou les réformes agraires. La qualité des eaux et des écosystèmes aquatiques et du plancton sont des sujets encore trop peu abordés.
Le WFF a donc demandé que les organisations de pêcheurs soient intégrées dès l’amont aux démarches concernant les réformes agraires, les droits sur les terres et les territoires et les processus qui leur sont liés.
Les droits d’accès, d’usage, de qualité et de gouvernance ne concernent pas uniquement les terres agricoles. Ils concernent aussi les espaces marins, côtiers, lacustres et fluviaux.
C’est un enjeu de plus en plus important à mesure que les usages de la mer et des territoires aquatiques se multiplient et que les espaces traditionnellement utilisés par les pêcheurs subissent des pressions croissantes.
Les Directives volontaires : maintenant, il faut les appliquer
Le WFF a également insisté sur la mise en œuvre des Directives volontaires de la FAO pour la pêche artisanale, adoptées en 2014.
Ces Directives sont un acquis majeur des mouvements internationaux de pêcheurs. Mais un texte international, aussi bon soit-il, ne suffit pas.
Il faut maintenant qu’il soit réellement utilisé au niveau national et régional, avec des moyens, des calendriers, des responsabilités clairement identifiées et surtout une participation réelle des organisations de pêcheurs. Le groupe pêche du CIP a donc un rôle essentiel à jouer pour accompagner ce passage des principes à l’action.
Construire une aqua-écologie
Un autre débat important a porté sur l’aqua écologie.
L’agro-écologie est devenue, pour de nombreux mouvements paysans, bien plus qu’un ensemble de techniques. Elle constitue un cadre politique qui relie les droits, les savoirs, l’autonomie des communautés, les systèmes alimentaires et la souveraineté alimentaire.
Les mouvements de pêcheurs souhaitent que le cadre équivalent qui s’applique a leur activité et aux système alimentaire aquatiques, l’aqua écologie soit reconnu et partagé.
Le WFF souhaite donc participer à la construction d’une définition de l’aqua écologie adaptée aux réalités des pêches marines et continentales, de la collecte et, lorsque cela est pertinent, de certaines formes traditionnelles ou communautaires d’aquaculture.
Cette réflexion devra intégrer les droits des communautés, le contrôle des territoires et des ressources, les savoirs des pêcheurs, le travail décent, la place des femmes et des jeunes, les marchés locaux et la protection des écosystèmes.
Finance bleue : ne pas laisser les autres décider à la place des pêcheurs
La question de la financiarisation croissante de l’océan a aussi été portée dans les discussions.
Économie bleue, Blue Transformation, obligations bleues, échanges dette-nature, crédits carbone ou biodiversité : ces nouveaux mécanismes se développent rapidement et comportent des risques très inquiétants. Le principal est de voir des institutions financières, des entreprises, de grandes ONG ou d’autres acteurs définir les règles d’utilisation des territoires maritimes alors que les communautés qui en vivent n’ont qu’une place secondaire dans les décisions.
Le WFF a donc demandé que le groupe pêche travaille davantage sur ces questions.
Les organisations de pêcheurs doivent pouvoir comprendre ces mécanismes, défendre leurs droits et, lorsque des financements sont mobilisés au nom des océans ou des communautés côtières, être capables d’y accéder directement et de participer à leur gouvernance, plutôt que de laisser d’autres agir à leur place.
Aquaculture : ne pas tout mélanger
Les discussions ont également porté sur les campagnes contre l’aquaculture industrielle.
Le WFF a rappelé qu’il fallait distinguer clairement les modèles industriels pouvant entraîner accaparement des espaces, pollution, concentration économique ou forte dépendance aux farines et huiles issues de poissons sauvages, des formes d’aquaculture traditionnelles, communautaires ou à petite échelle.
Et surtout, si l’on critique les modèles industriels, il faut le faire de façon cohérente : la pêche industrielle particulièrement pour la farine doit elle aussi faire partie du débat. C’est d’ailleurs un combat historique des mouvements internationaux de pêcheurs.
Nyéléni : une étape importante, mais pas la fin du processus
Une grande partie de l’Assemblée a été consacrée aux suites du troisième Forum mondial de Nyéléni, organisé en 2025 à Kandy, au Sri Lanka.
Le processus Nyéléni a permis une convergence très large de mouvements sociaux et a débouché sur un Agenda d’action politique commun (CPAA). Restait une question difficile : comment faire vivre cette dynamique sans créer deux structures internationales parallèles, l’une autour du CIP et l’autre autour de Nyéléni ?
Après plusieurs jours de débats, une orientation commune a été trouvée : maintenir le CIP comme espace politique des mouvements qui le composent, tout en construisant avec les organisations engagées dans Nyéléni un mécanisme commun pour la mise en œuvre du CPAA.
Mais tout n’est pas réglé. La gouvernance, la représentation, le financement et le fonctionnement précis de ce futur dispositif doivent encore être travaillés.
Une réunion du Global Steering Committee de Nyéléni se tiendra au Sri Lanka du 21 au 26 septembre 2026 pour poursuivre ces discussions. Le WFF participera à cette nouvelle étape.
Et puis, il y a eu la mer
Cette mission a aussi permis de revenir à quelque chose de très concret. Grâce à Birlik et à son président Erdogan Kartal, l’une des représentantes du WFF a pu faire une sortie en mer avec des pêcheurs turcs.
Et finalement, après plusieurs jours de débats sur la souveraineté alimentaire, la gouvernance, les droits et les politiques internationales, se retrouver à bord d’un bateau permet aussi de remettre beaucoup de choses en perspective.
Les métiers et les contextes sont différents, mais les échanges ont montré combien de problématiques sont communes : accès aux espaces, évolution des ressources, augmentation des contraintes, difficultés économiques, concurrence avec d’autres usages de la mer, interactions avec certaines espèces et changements constatés dans les écosystèmes.
Cela confirme une chose très simple : nous avons tout intérêt à nous parler davantage entre pêcheurs et organisations de pêcheurs de différents pays.
Partager les expériences, comprendre ce qui fonctionne ailleurs, voir ce qui ne fonctionne pas, et construire des positions communes est probablement l’une des meilleures façons de ne pas subir seuls des évolutions qui, elles, sont de plus en plus internationales.
Être présents là où les décisions se construisent
Cette Assemblée d’Istanbul l’a encore montré : des décisions prises dans des espaces internationaux sur l’alimentation, la biodiversité, les territoires, le climat, l’eau ou les océans peuvent avoir demain des conséquences très concrètes pour les pêcheurs.
Ces réunions peuvent sembler éloignées du quotidien des professionnels. Pourtant, c’est souvent là que naissent les concepts, les orientations et les mécanismes que l’on retrouvera ensuite dans les politiques européennes et nationales.
Et c’est aussi là qu’une question toute simple se pose : qui parle de la pêche, et avec quelle légitimité ?
Pour Pêche & Développement, la réponse est claire : les pêcheurs et leurs organisations doivent pouvoir parler pour eux-mêmes, confronter leurs expériences avec celles d’autres mouvements et peser directement dans les débats.
Ne pas être présents, c’est prendre le risque que d’autres parlent à notre place.
Notre engagement au sein du WFF et, à travers lui, du CIP permet justement de maintenir ce lien entre les réalités de terrain et les espaces internationaux où se construisent les politiques de demain.
Et après cette semaine à Istanbul, une conviction ressort renforcée : le CIP est un espace précieux. Il mérite d’être connu, soutenu et défendu.
Alors n’hésitez pas à découvrir son travail, à le relayer et à soutenir la voix des mouvements sociaux engagés pour la souveraineté alimentaire : https://www.foodsovereignty.org/
Virginie Lagarde
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre
