Défendre son métier sans condamner celui des autres

, par  LAGARDE, Virginie

La pêche artisanale ne peut pas être réduite à l’opposition, souvent mise en scène dans certains récits médiatiques, entre quelques « petits pêcheurs » qui seraient sans voix et des organisations professionnelles qui ne les représenteraient plus.

Les comités des pêches doivent continuer à favoriser la participation des professionnels et à mieux faire connaître le travail réalisé quotidiennement par leurs représentants. Chaque jour, des pêcheurs artisans s’engagent dans ces structures, participent aux décisions, aux projets scientifiques, aux expérimentations techniques et aux discussions environnementales. Leur faible visibilité médiatique ne signifie pas qu’ils sont absents ou bâillonnés.

Il faut également rappeler que visibilité médiatique et représentativité ne sont pas la même chose. La pêche artisanale est diverse : elle rassemble de nombreux métiers, modèles économiques et réalités territoriales. Aucun métier, aucune organisation et aucune voix médiatique ne peut prétendre l’incarner à elle seule.

Enfin, alors que de nouvelles formes de gouvernance de la mer se développent, il est essentiel que la concertation avec les ONG, les scientifiques, les collectivités et les citoyens ne conduise pas à contourner les organisations professionnelles et les droits des pêcheurs eux-mêmes.

La représentation professionnelle existe et peut encore être améliorée, oui. Effacer ceux qui la font vivre, qui y travaillent ou substituer à leur parole celle des acteurs les plus visibles, non.

Un message publié récemment sur Facebook, en avril 2026 sur une page associative de pêcheurs bolincheurs nous a amené à l’écriture de cet article.
Au-delà de son contenu et du ton employé, ce témoignage nous semble révéler une fatigue plus profonde : celle de pêcheurs qui ont le sentiment d’être régulièrement caricaturés, mis en accusation ou présentés comme moins légitimes que d’autres.
Il nous a surtout conduits à nous interroger sur la violence croissante des oppositions entre métiers et sur leurs conséquences pour l’ensemble de la profession.
Pour comprendre la violence de la polémique [1]

Bons et mauvais métiers ?

Bolincheurs au port de St Guénolé

Depuis plusieurs années, une partie de la communication sur la pêche artisanale repose sur une opposition simpliste entre les « bons » et les « mauvais » pêcheurs. Certains métiers seraient par nature responsables, vertueux et respectueux de l’environnement. D’autres seraient nécessairement destructeurs, dépassés ou incompatibles avec l’avenir des océans.
Cette représentation est profondément injuste.
Chaque métier possède ses réalités, ses contraintes, ses impacts, mais également son histoire, son utilité économique et alimentaire et sa place dans les territoires littoraux. Les conséquences d’une activité de pêche ne peuvent pas être résumées au nom d’un engin. Elles dépendent des espèces ciblées, des zones, des saisons, des caractéristiques des navires, des volumes capturés, des pratiques individuelles et collectives ainsi que des règles mises en place pour encadrer l’activité.
Aucun métier n’est « parfait » dans toutes les circonstances. Aucun ne peut non plus être condamné globalement.
Défendre et valoriser son propre métier est parfaitement légitime. Chaque groupe professionnel doit pouvoir expliquer ses pratiques, mettre en avant ses efforts, évoluer et défendre son avenir.
Ce qui devient dangereux, c’est lorsqu’un groupe transforme son propre métier en modèle moral absolu, puis utilise cette image pour disqualifier les autres et revendiquer leur exclusion. La valorisation d’une pratique ne peut pas devenir un permis de condamner celles des voisins.
Le problème n’est donc pas la pêche à la ligne, pas plus que la bolinche, le filet, le casier, la palangre ou le chalut. Le problème apparaît lorsque quelques acteurs, bénéficiant parfois d’une forte exposition médiatique, prétendent incarner à eux seuls la « bonne pêche » et parler au nom de l’ensemble de la pêche artisanale.

L’accès aux médias n’est pas une garantie de représentativité

Les voix les plus présentes dans les médias ou sur les réseaux sociaux ne sont pas nécessairement les plus représentatives. Dans des métiers physiquement et moralement éprouvants, ceux qui passent le plus de temps en mer sont souvent aussi ceux qui disposent du moins de temps et d’énergie pour mener des actions de plaidoyer, répondre aux polémiques ou s’engager dans des combats qu’ils peuvent juger absurdes, éloignés de leur quotidien, voire perdus d’avance. De nombreux ligneurs travaillent quotidiennement avec les autres métiers dans le respect et le dialogue. Ils participent aux organisations professionnelles, partagent les mêmes ports, affrontent les mêmes difficultés et ne considèrent pas que leur engin leur confère une supériorité morale sur leurs collègues. Ils sont pourtant souvent moins visibles que ceux qui ont construit leur communication sur la dénonciation des autres.
Cette distinction est essentielle. Il ne s’agit pas d’opposer les ligneurs aux bolincheurs ni de répondre à une caricature par une autre caricature. Ce serait reproduire exactement le mécanisme que nous dénonçons.
Mais il faut également reconnaître que les attaques permanentes finissent nécessairement par provoquer des réponses de plus en plus dures. Lorsque des pêcheurs sont continuellement désignés comme responsables de la dégradation des ressources ou comme indésirables dans certaines zones, il ne faut pas s’étonner qu’ils finissent par rappeler que les métiers qui les accusent ont eux aussi leurs impacts, leurs contradictions et leurs difficultés.
C’est ainsi que se met en place un cercle particulièrement destructeur : chaque métier cherche les failles de l’autre, les conflits professionnels deviennent des campagnes publiques et l’ensemble du secteur donne l’image d’une profession incapable de dialoguer.

Cette évolution est toxique pour la représentation de la pêche.

Elle fragilise les organisations professionnelles, dans lesquelles des métiers différents doivent pourtant parvenir à construire des positions communes . Elle rend presque impossible toute discussion sereine sur le partage de l’espace, la gestion des ressources ou l’évolution des pratiques. Elle nourrit également les discours de ceux qui souhaitent réduire globalement les activités de pêche et qui peuvent facilement reprendre les accusations formulées par les pêcheurs eux-mêmes contre leurs collègues.
Les pêcheurs affrontent pourtant des difficultés communes : hausse des charges, fragilité des marchés, renouvellement des équipages, multiplication des réglementations, accès aux zones de pêche, concurrence pour l’espace maritime et incertitudes liées à l’évolution des ressources, auxquelles s’ajoutent des menaces environnementales majeures telles que l’appauvrissement du plancton, l’acidification des océans, la dégradation de la qualité des eaux et les effets croissants du changement climatique.
Dans ce contexte, faire de ses propres collègues les principaux ennemis est une impasse.
Cette impasse est d’autant plus grave que les enjeux auxquels la pêche doit aujourd’hui faire face sont considérables.
Accès aux espaces maritimes, renouvellement des générations, coût de l’énergie, évolution des ressources, fermetures de zones, multiplication des normes, concurrence avec les autres usages de la mer, dégradation de la qualité des eaux, acidification des océans, appauvrissement du plancton, effets du changement climatique, campagnes publiques de dénonciation et remise en cause de la consommation de produits de la mer : les luttes sont nombreuses, et les forces qui tendent à réduire ou à marginaliser la pêche le sont tout autant.
Face à de tels enjeux, la profession ne peut pas se permettre de consacrer toute son énergie à organiser ses propres divisions.
Elle doit être capable de se rassembler autour de ce qui la fonde : la reconnaissance de la légitimité des différents métiers, de leur utilité économique, alimentaire, sociale et territoriale, mais aussi de leur responsabilité commune dans la gestion des ressources.
Reconnaître la place de chaque métier ne signifie pas nier les problèmes de coexistence. Des tensions existent entre les engins, entre les zones de pêche, entre les saisons et entre les stratégies économiques. Elles sont parfois anciennes, parfois profondes, et elles ne disparaîtront pas par de simples appels à l’unité.

Sardinier Vag a lamm

Régler démocratiquement les conflits

Une profession responsable doit avoir le courage de les traiter.
Les conflits de cohabitation ne peuvent pas être réglés durablement par des campagnes sur Facebook, des accusations publiques ou des tentatives de disqualification médiatique. Ils doivent être discutés dans les organisations professionnelles, avec les pêcheurs concernés, à partir des faits, des données disponibles et de la recherche de compromis applicables.

Ligneur à Lorient

Ces organisations ne sont pas parfaites. Elles peuvent être lentes, traversées par des rapports de force, des désaccords et des frustrations. Elles doivent pouvoir être critiquées et améliorées.
Mais les présenter globalement comme corrompues, inutiles ou irrémédiablement « pourries » revient à fragiliser les seuls espaces où les métiers peuvent encore débattre ensemble, confronter leurs intérêts et construire des règles communes.
Critiquer une décision, demander davantage de transparence ou contester une orientation est légitime. Détruire la confiance dans toute forme de représentation collective ne l’est pas.
La gouvernance des pêches ne consiste pas uniquement à gérer des poissons. Elle consiste aussi à organiser les relations entre des personnes, des entreprises, des territoires et des métiers qui partagent les mêmes ressources et les mêmes espaces.
Une pêche durable suppose donc non seulement des connaissances scientifiques et des règles adaptées, mais aussi des institutions capables d’assumer les désaccords, de faire dialoguer les intérêts et de produire des décisions collectives.
À force de délégitimer leurs propres structures et de transformer chaque conflit en affrontement public, les pêcheurs risquent de se priver eux-mêmes de leur capacité à peser sur les décisions qui les concernent.

L’unité ne signifie pas l’absence de débat.

Fileyeur à Lorient

Elle signifie la volonté de ne pas laisser les désaccords détruire ce que les métiers ont en commun.
Cela ne signifie pas davantage que les problèmes doivent être tus. Il est légitime de discuter des périodes de pêche, des zones de reproduction, des émissions de carbone, des captures accidentelles, des volumes débarqués ou de la répartition de l’accès à une ressource. Ces débats sont nécessaires.
Mais ils doivent reposer sur des données sérieuses, sur des règles communes et sur une évaluation honnête de l’ensemble des pratiques. Ils doivent être menés dans les organisations professionnelles et les espaces de concertation, et non transformés en opérations permanentes de communication destinées à désigner les pêcheurs acceptables et ceux qui ne le seraient plus.
Aucun métier n’a le monopole de la durabilité.
La diversité des pratiques peut au contraire constituer une force. Elle permet de cibler différentes espèces, d’approvisionner différents marchés, de maintenir des activités dans de nombreux ports et de ne pas faire reposer toute une économie sur un modèle unique.

Fileyeurs, dragueurs et ligneurs à Houat

Cette diversité suppose cependant que chacun reconnaisse la légitimité de l’autre et accepte que la mer soit un espace partagé.
La mer n’appartient ni au métier qui communique le mieux, ni à celui qui bénéficie de la meilleure image auprès du public, ni à une association particulière.
Elle ne doit pas davantage devenir une chasse gardée obtenue par la disqualification progressive des voisins.
Tous les métiers ont la responsabilité de faire évoluer leurs pratiques lorsque cela est nécessaire. Mais ils ont également la responsabilité de ne pas détruire collectivement la représentation de la pêche.
Le message des bolincheurs a été pour nous un signal d’alerte. Il révèle une colère qui ne doit pas être ignorée, mais il montre aussi jusqu’où peut conduire la guerre permanente entre métiers.
Il est temps de sortir de cette logique.
Défendre son métier, oui. Expliquer ses pratiques, bien sûr. Débattre fermement des règles et du partage des ressources, nécessairement.
Mais aucun pêcheur ne devrait avoir besoin de détruire la légitimité des autres pour démontrer la valeur de son propre travail.
Dans la période actuelle, reconnaître le bien-fondé et la place de chaque métier n’est pas une posture de confort.
C’est une condition de survie collective.

Virginie Lagarde

[1Ligneurs : Derrière le mythe de la pêche "propre", la réalité d’un métier privilégié
Ça suffit, Depuis des mois, une certaine catégorie de pêcheurs à la ligne s’érige en donneuse de leçons, pointant du doigt les autres métiers de la mer sur les réseaux sociaux. Pourtant, derrière les publications savamment orchestrées et les discours sur la préservation de la ressource, se cache une réalité bien moins reluisante. Il est temps de lever le voile sur les pratiques de ceux qui se présentent comme l’élite de la profession.
Le pillage des frayères : L’hypocrisie du repos biologique
On nous parle de respect de la ressource, mais où est la cohérence ? Alors que certains métiers Artisans s’imposent ou se voient imposer par les ligneurs un repos biologique durant la période de fraie pour laisser le poisson se reproduire, les ligneurs, eux, ne s’arrêtent pas.
Au premier trimestre, alors que le bar est en plein cycle de reproduction, ils continuent de le traquer sur les frayères. Ce poisson, capturé au moment le plus vulnérable de sa vie, est ensuite vendu à prix d’or sous l’étiquette « Bar de ligne ». Prôner la protection des stocks tout en prélevant les géniteurs en pleine reproduction est une contradiction biologique majeure que le public ignore.
Un bilan carbone désastreux
À l’heure où l’empreinte carbone est au cœur des préoccupations des Français, les ligneurs cachent soigneusement leurs chiffres. On nous vend une image de pêche douce, mais la réalité comptable est accablante : la pêche à la ligne est le métier le plus polluants de l’artisanat maritime. Brûler plus de 300 litres de gasoil en une seule journée pour ne débarquer que 40 kg de poisson est une aberration écologique. Le ratio carburant/capture est colossal par rapport aux autres métiers artisans, fileyeurs, chalutiers, bolinches, etc …, qui, eux, optimisent chaque litre consommé pour nourrir le plus grand nombre.
Infractions et zones d’ombre réglementaires
La rigueur réglementaire semble être à géométrie variable pour ces "défenseurs" de la mer :
• Navigation illégale : Limités par leur catégorie à la bande des 20 milles, certains n’hésitent pas à s’aventurer bien au-delà pour traquer le lieu ou le bar, au mépris des règles de sécurité et de navigation car ceux-ci n’étant équipé d’aucun suivi satellitaire ou AIS, comme imposé à TOUTES les autres flottilles, donc libre d’aller et de faire ce qu’ils veulent en toute illégalité sans risques d’être contrôlés par les Autorités.
• Le thon rouge comme cible déguisée : Sous couvert de licences de "prises accessoires" (théoriquement limitées à 10 % du poids total du volume pêché dans une journée, ces ligneurs reviennent avec 100 % de thon rouge à bord. Ce n’est plus de l’accessoire, c’est une pêche ciblée et illégale.
• L’omerta sur le poulpe : Pourquoi ne pas dénoncer les adhérents de leurs propres associations qui dépassent de 300 % leurs autorisations sur le poulpe ???? Le silence vaut ici caution, d’une surpêche évidente dans la bande côtière.
- Qu’en est il de cette destruction massive d’oiseaux, puffin, capturé sur leurs hameçons, en avalant l’appât lors de la mise à l’eau de celles-ci, et entrainé au fond de l’eau avec la ligne ?
Une pêche "élitiste" déconnectée de la réalité
Le but réel de cette communication agressive est clair : s’approprier la bande côtière en en excluant les autres métiers pour créer une chasse gardée. En dénigrant systématiquement le chalut, la senne ou même la pêche de loisir, ces acteurs cherchent à créer un marché de niche pour une clientèle aisée, capable d’acheter un poisson devenu produit de luxe. C’est une vision de la mer réservé à une « ÉLITE », loin de la mission nourricière de la pêche artisanale
La mer n’appartient pas à une caste.
Le label "ligne" ne doit plus servir de blanc-seing pour masquer une empreinte carbone record, des prélèvements sur les frayères, des prises accidentelles d’oiseaux et un mépris des règles de navigation. Il est temps que le grand public sache que la "pêche propre" est parfois l’écran de fumée d’une pratique qui ne survit que par l’exclusion des autres.
L’Association des Bolincheurs de Bretagne

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