Un message publié récemment sur Facebook, en avril 2026 sur une page associative de pêcheurs bolincheurs nous a amené à l’écriture de cet article.
Au-delà de son contenu et du ton employé, ce témoignage nous semble révéler une fatigue plus profonde : celle de pêcheurs qui ont le sentiment d’être régulièrement caricaturés, mis en accusation ou présentés comme moins légitimes que d’autres.
Il nous a surtout conduits à nous interroger sur la violence croissante des oppositions entre métiers et sur leurs conséquences pour l’ensemble de la profession.
Pour comprendre la violence de la polémique [1]
Bons et mauvais métiers ?
Depuis plusieurs années, une partie de la communication sur la pêche artisanale repose sur une opposition simpliste entre les « bons » et les « mauvais » pêcheurs. Certains métiers seraient par nature responsables, vertueux et respectueux de l’environnement. D’autres seraient nécessairement destructeurs, dépassés ou incompatibles avec l’avenir des océans.
Cette représentation est profondément injuste.
Chaque métier possède ses réalités, ses contraintes, ses impacts, mais également son histoire, son utilité économique et alimentaire et sa place dans les territoires littoraux. Les conséquences d’une activité de pêche ne peuvent pas être résumées au nom d’un engin. Elles dépendent des espèces ciblées, des zones, des saisons, des caractéristiques des navires, des volumes capturés, des pratiques individuelles et collectives ainsi que des règles mises en place pour encadrer l’activité.
Aucun métier n’est « parfait » dans toutes les circonstances. Aucun ne peut non plus être condamné globalement.
Défendre et valoriser son propre métier est parfaitement légitime. Chaque groupe professionnel doit pouvoir expliquer ses pratiques, mettre en avant ses efforts, évoluer et défendre son avenir.
Ce qui devient dangereux, c’est lorsqu’un groupe transforme son propre métier en modèle moral absolu, puis utilise cette image pour disqualifier les autres et revendiquer leur exclusion. La valorisation d’une pratique ne peut pas devenir un permis de condamner celles des voisins.
Le problème n’est donc pas la pêche à la ligne, pas plus que la bolinche, le filet, le casier, la palangre ou le chalut. Le problème apparaît lorsque quelques acteurs, bénéficiant parfois d’une forte exposition médiatique, prétendent incarner à eux seuls la « bonne pêche » et parler au nom de l’ensemble de la pêche artisanale.
L’accès aux médias n’est pas une garantie de représentativité
Les voix les plus présentes dans les médias ou sur les réseaux sociaux ne sont pas nécessairement les plus représentatives. Dans des métiers physiquement et moralement éprouvants, ceux qui passent le plus de temps en mer sont souvent aussi ceux qui disposent du moins de temps et d’énergie pour mener des actions de plaidoyer, répondre aux polémiques ou s’engager dans des combats qu’ils peuvent juger absurdes, éloignés de leur quotidien, voire perdus d’avance. De nombreux ligneurs travaillent quotidiennement avec les autres métiers dans le respect et le dialogue. Ils participent aux organisations professionnelles, partagent les mêmes ports, affrontent les mêmes difficultés et ne considèrent pas que leur engin leur confère une supériorité morale sur leurs collègues. Ils sont pourtant souvent moins visibles que ceux qui ont construit leur communication sur la dénonciation des autres.
Cette distinction est essentielle. Il ne s’agit pas d’opposer les ligneurs aux bolincheurs ni de répondre à une caricature par une autre caricature. Ce serait reproduire exactement le mécanisme que nous dénonçons.
Mais il faut également reconnaître que les attaques permanentes finissent nécessairement par provoquer des réponses de plus en plus dures. Lorsque des pêcheurs sont continuellement désignés comme responsables de la dégradation des ressources ou comme indésirables dans certaines zones, il ne faut pas s’étonner qu’ils finissent par rappeler que les métiers qui les accusent ont eux aussi leurs impacts, leurs contradictions et leurs difficultés.
C’est ainsi que se met en place un cercle particulièrement destructeur : chaque métier cherche les failles de l’autre, les conflits professionnels deviennent des campagnes publiques et l’ensemble du secteur donne l’image d’une profession incapable de dialoguer.
Cette évolution est toxique pour la représentation de la pêche.
Elle fragilise les organisations professionnelles, dans lesquelles des métiers différents doivent pourtant parvenir à construire des positions communes . Elle rend presque impossible toute discussion sereine sur le partage de l’espace, la gestion des ressources ou l’évolution des pratiques. Elle nourrit également les discours de ceux qui souhaitent réduire globalement les activités de pêche et qui peuvent facilement reprendre les accusations formulées par les pêcheurs eux-mêmes contre leurs collègues.
Les pêcheurs affrontent pourtant des difficultés communes : hausse des charges, fragilité des marchés, renouvellement des équipages, multiplication des réglementations, accès aux zones de pêche, concurrence pour l’espace maritime et incertitudes liées à l’évolution des ressources, auxquelles s’ajoutent des menaces environnementales majeures telles que l’appauvrissement du plancton, l’acidification des océans, la dégradation de la qualité des eaux et les effets croissants du changement climatique.
Dans ce contexte, faire de ses propres collègues les principaux ennemis est une impasse.
Cette impasse est d’autant plus grave que les enjeux auxquels la pêche doit aujourd’hui faire face sont considérables.
Accès aux espaces maritimes, renouvellement des générations, coût de l’énergie, évolution des ressources, fermetures de zones, multiplication des normes, concurrence avec les autres usages de la mer, dégradation de la qualité des eaux, acidification des océans, appauvrissement du plancton, effets du changement climatique, campagnes publiques de dénonciation et remise en cause de la consommation de produits de la mer : les luttes sont nombreuses, et les forces qui tendent à réduire ou à marginaliser la pêche le sont tout autant.
Face à de tels enjeux, la profession ne peut pas se permettre de consacrer toute son énergie à organiser ses propres divisions.
Elle doit être capable de se rassembler autour de ce qui la fonde : la reconnaissance de la légitimité des différents métiers, de leur utilité économique, alimentaire, sociale et territoriale, mais aussi de leur responsabilité commune dans la gestion des ressources.
Reconnaître la place de chaque métier ne signifie pas nier les problèmes de coexistence. Des tensions existent entre les engins, entre les zones de pêche, entre les saisons et entre les stratégies économiques. Elles sont parfois anciennes, parfois profondes, et elles ne disparaîtront pas par de simples appels à l’unité.
Régler démocratiquement les conflits
Une profession responsable doit avoir le courage de les traiter.
Les conflits de cohabitation ne peuvent pas être réglés durablement par des campagnes sur Facebook, des accusations publiques ou des tentatives de disqualification médiatique. Ils doivent être discutés dans les organisations professionnelles, avec les pêcheurs concernés, à partir des faits, des données disponibles et de la recherche de compromis applicables.
Ces organisations ne sont pas parfaites. Elles peuvent être lentes, traversées par des rapports de force, des désaccords et des frustrations. Elles doivent pouvoir être critiquées et améliorées.
Mais les présenter globalement comme corrompues, inutiles ou irrémédiablement « pourries » revient à fragiliser les seuls espaces où les métiers peuvent encore débattre ensemble, confronter leurs intérêts et construire des règles communes.
Critiquer une décision, demander davantage de transparence ou contester une orientation est légitime. Détruire la confiance dans toute forme de représentation collective ne l’est pas.
La gouvernance des pêches ne consiste pas uniquement à gérer des poissons. Elle consiste aussi à organiser les relations entre des personnes, des entreprises, des territoires et des métiers qui partagent les mêmes ressources et les mêmes espaces.
Une pêche durable suppose donc non seulement des connaissances scientifiques et des règles adaptées, mais aussi des institutions capables d’assumer les désaccords, de faire dialoguer les intérêts et de produire des décisions collectives.
À force de délégitimer leurs propres structures et de transformer chaque conflit en affrontement public, les pêcheurs risquent de se priver eux-mêmes de leur capacité à peser sur les décisions qui les concernent.
L’unité ne signifie pas l’absence de débat.
Elle signifie la volonté de ne pas laisser les désaccords détruire ce que les métiers ont en commun.
Cela ne signifie pas davantage que les problèmes doivent être tus. Il est légitime de discuter des périodes de pêche, des zones de reproduction, des émissions de carbone, des captures accidentelles, des volumes débarqués ou de la répartition de l’accès à une ressource. Ces débats sont nécessaires.
Mais ils doivent reposer sur des données sérieuses, sur des règles communes et sur une évaluation honnête de l’ensemble des pratiques. Ils doivent être menés dans les organisations professionnelles et les espaces de concertation, et non transformés en opérations permanentes de communication destinées à désigner les pêcheurs acceptables et ceux qui ne le seraient plus.
Aucun métier n’a le monopole de la durabilité.
La diversité des pratiques peut au contraire constituer une force. Elle permet de cibler différentes espèces, d’approvisionner différents marchés, de maintenir des activités dans de nombreux ports et de ne pas faire reposer toute une économie sur un modèle unique.
Cette diversité suppose cependant que chacun reconnaisse la légitimité de l’autre et accepte que la mer soit un espace partagé.
La mer n’appartient ni au métier qui communique le mieux, ni à celui qui bénéficie de la meilleure image auprès du public, ni à une association particulière.
Elle ne doit pas davantage devenir une chasse gardée obtenue par la disqualification progressive des voisins.
Tous les métiers ont la responsabilité de faire évoluer leurs pratiques lorsque cela est nécessaire. Mais ils ont également la responsabilité de ne pas détruire collectivement la représentation de la pêche.
Le message des bolincheurs a été pour nous un signal d’alerte. Il révèle une colère qui ne doit pas être ignorée, mais il montre aussi jusqu’où peut conduire la guerre permanente entre métiers.
Il est temps de sortir de cette logique.
Défendre son métier, oui. Expliquer ses pratiques, bien sûr. Débattre fermement des règles et du partage des ressources, nécessairement.
Mais aucun pêcheur ne devrait avoir besoin de détruire la légitimité des autres pour démontrer la valeur de son propre travail.
Dans la période actuelle, reconnaître le bien-fondé et la place de chaque métier n’est pas une posture de confort.
C’est une condition de survie collective.
Virginie Lagarde
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre