Sommet de la pêche artisanale à Rome : un discours délirant et inquiétant du Directeur général de la FAO

, par  LAGARDE, Virginie

EN BREF
Lors du Sommet mondial de la pêche artisanale organisé au siège de la FAO, à Rome, son Directeur général, Qu Dongyu, a tenu des propos particulièrement inquiétants devant des pêcheurs et leurs représentants venus du monde entier. Après avoir rappelé l’importance de la petite pêche, il a affirmé que nous n’avions « certainement pas besoin de davantage de captures de poissons sauvages ». Il a également remis en cause la qualité nutritionnelle du poisson sauvage et présenté la pêche comme une activité qui ne serait, de manière générale, ni durable, ni respectueuse de l’environnement, ni capable de générer des revenus suffisants.

Il a parallèlement défendu une aquaculture plus intensive et technologique, capable, selon lui, de produire davantage et plus rapidement que la nature. Une vision productiviste qui ignore les impacts environnementaux et sociaux de l’aquaculture industrielle, mais aussi le rôle essentiel des pêcheurs, de leurs savoirs et de leurs territoires.

Ces déclarations ont profondément choqué et offensé les pêcheurs présents. Le CIP a immédiatement réagi par une déclaration collective, à laquelle Pêche et Développement et le WFF ont activement contribué, pour défendre la pêche artisanale et demander une réponse claire et publique de la FAO.

Pourquoi ces propos constituent-ils un signal politique aussi préoccupant pour l’avenir de la pêche professionnelle ? Retrouvez l’analyse complète et la réaction des organisations de pêcheurs dans l’article ci-dessous.

Le Sommet mondial de la pêche artisanale au siège de la FAO, à Rome

Le Sommet de la pêche artisanale (SSF Summit), organisé à Rome au siège de la FAO, devait constituer un espace de reconnaissance, d’écoute et de dialogue avec les pêcheuses et les pêcheurs à petite échelle du monde entier. Pourtant, lors de son intervention, le Directeur général de la FAO, Qu Dongyu, a tenu des propos qui ont profondément choqué et offensé de nombreux représentants des communautés de pêcheurs et des Peuples autochtones présents dans la salle.
Après avoir rappelé le rôle essentiel de la pêche artisanale dans la sécurité alimentaire, l’emploi et la lutte contre la pauvreté, le Directeur général a consacré une partie importante de son discours à la promotion de l’aquaculture. Il a notamment affirmé que l’aquaculture permettrait de produire des poissons beaucoup plus rapidement et en plus grand nombre que la nature, allant jusqu’à expliquer que la production mondiale pourrait être multipliée par deux, par trois, voire par dix, en reproduisant les modèles développés en Asie.
Mais il est allé beaucoup plus loin. Il a déclaré que nous n’avions « certainement pas besoin de davantage de captures de poissons sauvages », avant de remettre directement en question la qualité nutritionnelle du poisson sauvage. Selon lui, penser que le poisson sauvage serait meilleur que le poisson d’élevage serait, d’un point de vue scientifique, « absurde ». Il a également présenté les poissons sauvages comme grandissant trop lentement et se nourrissant de manière irrégulière, contrairement aux poissons d’élevage dont la croissance pourrait être accélérée et contrôlée.
Plus grave encore, la pêche de poissons sauvages a été présentée comme une activité qui, de manière générale, ne serait ni durable, ni respectueuse de l’environnement, ni capable de générer des revenus suffisants. Le Directeur général a opposé cette pêche à une aquaculture utilisant l’intelligence artificielle et les outils numériques, susceptible, selon lui, de produire des revenus beaucoup plus importants sur un seul hectare d’eau douce ou salée.
Entendre de tels propos de la part du plus haut responsable de la FAO est extrêmement inquiétant. Les entendre lors d’un Sommet précisément consacré à la pêche artisanale constitue un véritable affront aux femmes et aux hommes qui vivent de la pêche, nourrissent les populations et prennent soin des écosystèmes aquatiques depuis des générations.
Les pêcheurs présents ne s’y sont pas trompés. Beaucoup se sont sentis directement dévalorisés et offensés.

La nature n’est pas une concurrente

Présenter la croissance accélérée des poissons et l’augmentation des volumes produits comme un progrès en soi traduit une vision dangereusement réductrice des systèmes alimentaires aquatiques. Cette approche ignore les limites écologiques, le bien-être animal, la qualité nutritionnelle, les conséquences sociales et environnementales des modèles industriels ainsi que les droits des communautés qui dépendent des milieux aquatiques.
La nature n’est pas une concurrente que la technologie devrait surpasser. Elle constitue le fondement vivant de nos systèmes alimentaires, de nos cultures, de nos territoires et de nos moyens d’existence.
La question ne consiste pas à opposer de manière simpliste toute aquaculture à toute pêche. Les organisations de pêcheurs reconnaissent l’importance des formes d’aquaculture traditionnelle, artisanale, autochtone ou de subsistance lorsqu’elles respectent les écosystèmes, les cultures locales et les droits des communautés. Mais celles-ci doivent être clairement distinguées de l’aquaculture industrielle intensive.
Cette dernière repose notamment sur l’artificialisation des cycles naturels, la recherche d’une croissance toujours plus rapide et l’utilisation d’importantes quantités de ressources issues de la pêche. De petits poissons pélagiques essentiels à la nutrition et à la sécurité alimentaire des populations sont ainsi transformés en farine et en huile destinées à nourrir des poissons d’élevage.
Ces systèmes peuvent également entraîner l’utilisation d’intrants chimiques et de traitements antibiotiques, la pollution des eaux, la dégradation des habitats et du plancton, la propagation de maladies et la fragilisation des moyens d’existence des communautés côtières.
Présenter l’aquaculture industrielle comme une réponse nécessairement plus durable que la pêche de capture revient donc à passer sous silence ses propres impacts et contradictions.

Une déclaration portée par le CIP et vivement soutenue par l’assemblée

Les participants et Intervention au SSF Summit 2026 au nom du WFF.
Les participants et Intervention au SSF Summit 2026 au nom du WFF.

Face à la gravité de ces propos, les organisations de pêcheurs ont immédiatement réagi. Une déclaration collective a été préparée dans le cadre du Comité international de planification pour la souveraineté alimentaire (CIP) afin d’exprimer l’indignation des communautés de pêcheurs et des Peuples autochtones.
Pêche et Développement et le Forum mondial des pêcheurs et des travailleurs de la pêche (WFF) ont participé activement à la rédaction de cette déclaration, grâce notamment à la présence de Virginie Lagarde, coprésidente de Pêche et Développement et membre du Comité exécutif du WFF. Son travail de chargée de mission au sein du Comité départemental des pêches maritimes et des élevages marins du Finistère a également permis de nourrir cette contribution à partir des réalités concrètes vécues par les pêcheurs.
Cette implication montre toute l’importance, pour les organisations françaises et européennes, d’être présentes et actives dans les espaces internationaux où se construisent les orientations qui concernent directement l’avenir de la pêche artisanale.
Présentée à l’assemblée, la déclaration a été accueillie très vivement et a reçu un soutien marqué, notamment de la part des pêcheuses, des pêcheurs et de leurs représentants présents. Cette réaction a confirmé que les propos du Directeur général n’avaient pas seulement suscité un malaise isolé : ils avaient profondément heurté de nombreux acteurs de la pêche artisanale venus du monde entier.
La déclaration rappelle que les pêcheuses et les pêcheurs à petite échelle ne sont pas les vestiges d’un système dépassé qu’il faudrait remplacer par des modèles industriels et technologiques. Ils sont des acteurs essentiels de l’avenir de nos systèmes alimentaires. La pêche artisanale joue un rôle irremplaçable dans la souveraineté alimentaire, l’emploi, les économies locales, la transmission des savoirs et la protection des écosystèmes aquatiques.

Réaction collective des organisations de pêcheurs lors du SSF Summit 2026.
Réaction collective des organisations de pêcheurs lors du SSF Summit 2026.

Le CIP demande notamment à la FAO de clarifier officiellement les propos tenus et de réaffirmer sans ambiguïté la contribution fondamentale de la pêche artisanale à la sécurité et à la souveraineté alimentaires. Les pêcheuses et les pêcheurs présents ont également exprimé le besoin que la FAO reconnaisse la colère et la blessure provoquées par ces propos, certains demandant que des excuses publiques soient présentées aux communautés offensées.
Le CIP demande également que la FAO distingue clairement, dans toutes ses politiques et communications, l’aquaculture industrielle intensive des formes d’aquaculture traditionnelle, artisanale, autochtone ou de subsistance. Les futures politiques relatives aux aliments aquatiques ne doivent pas privilégier l’industrialisation et l’augmentation des volumes au détriment de la nature, de la pêche artisanale et des communautés qui en dépendent.
La déclaration demande enfin à la FAO de réaffirmer son engagement en faveur de la mise en œuvre des Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale, ainsi que des principes de protection des droits humains sur lesquels elles reposent.

Des représentantes et représentants des organisations de pêcheurs réunis à Rome.
Des représentantes et représentants des organisations de pêcheurs réunis à Rome.

Une inquiétude politique majeure

Au-delà de l’indignation immédiate, cet épisode soulève une inquiétude politique profonde. Comment les pêcheuses et les pêcheurs à petite échelle peuvent-ils avoir confiance dans les engagements internationaux pris en leur faveur lorsque le Directeur général de la FAO tient lui-même un discours qui dévalorise le poisson sauvage, la pêche de capture et les savoirs des communautés ?
La FAO est dépositaire des Directives volontaires visant à assurer la durabilité de la pêche artisanale. Elle a donc une responsabilité particulière : défendre leur mise en œuvre, reconnaître les droits des communautés de pêcheurs et des Peuples autochtones, et soutenir les systèmes alimentaires fondés sur leurs savoirs, leurs territoires et leur participation réelle aux décisions.
Ces Directives ne sont pas un simple texte d’intention. Elles constituent un cadre international fondé sur les droits humains, destiné à protéger les personnes dont la vie, la culture, l’alimentation et les moyens d’existence dépendent de la pêche artisanale.
Une institution chargée de lutter contre la faim et de soutenir la pêche artisanale ne peut promouvoir une vision qui oppose la technologie à la nature, dévalorise le poisson sauvage et présente l’industrialisation comme l’unique horizon du développement.
Les organisations de pêcheurs attendent désormais une réponse claire et publique de la FAO, à la hauteur de l’affront ressenti et de la très grande inquiétude provoquée par ces déclarations.

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