Les années de formation et le goût de la liberté
Q : J’aimerais que tu nous racontes ton parcours. Tu es né à Saint Cado.
G : Le plus beau pays du monde, c’est la Rivière d’ Etel. Je suis d’une famille de marins. Mon grand-père, l’un était pêcheur, mon autre grand-père était capitaine de marine marchande. Mon père était patron armateur étellois, mon oncle aussi. Bref, c’était toute la saga familiale.
Après le lycée, où j’ai vécu pas mal de choses intéressantes, dont 1968, c’était quand même une date assez étonnante, j’étais parti pour des aventures pendant 2- 3 ans.
Q : Tu étais au lycée Colbert ?
G : Au lycée Colbert, beaucoup de choses à dire sur la discipline avant 68. J’ai d’ailleurs été viré. Les aléas du pensionnat. C’était pas tout à fait mon idéal de liberté. Après 2-3 ans à parcourir l’Europe… J’avais déjà fait des marées avec mon père, je savais un peu ce que c’était. Un jour mon père me dit : » Qu’est-ce que tu comptes faire ? » ; « Moi je veux bien bosser jour et nuit, je veux gagner du pognon, partir et revenir ». « Eh bien, écoute, on te forme et après tu verras ».
Pendant quelques années, j’ai fait matelot. Travailler avec son père, c’est pas toujours facile. Généralement, c’est toi qui est le souffre-douleur. C’était assez conflictuel. Mais çà s’arrangeait bien. C’est là que j’ai connu mon père en fait. Quand il prenait des décisions, ah quand même, il savait faire le bougre ! Et après j’ai fait le nombre d’annuités pour devenir lieutenant de pêche. A partir du moment où je suis devenu lieutenant de pêche, j’ai fait une demande pour aller chez Jégo-Quéré en 76. Tout le monde se connaissait, çà permettait d’être présenté d’une manière positive. J’ai fait des remplacements de lieutenant, c’est ce que je voulais. J’avais un deal avec l’armement, partir revenir, revenir, repartir. J’étais assez voyageur à cette époque-là. Ca a duré pendant 2-3 ans comme çà. J’accumulais l’expérience de la navigation en tant que lieutenant pour aller au capitaine de pêche que j’ai fait en 81. Je reviens et l’armement dit : « tu vas faire des remplacements de patron maintenant. » Donc, j’ai été comme patron, c’est pas toujours facile, mais çà s’est très bien passé. « Mais il faut que tu sois un peu stable dans un équipage. Donc tu feras lieutenant, tu remplaceras le patron et tu remplaceras les autres patrons aussi quand il n’y a pas de lieutenant qui soit capable de le faire ». Ca a duré quelques années, jusqu’en 88 où on m’a proposé le commandement du Montcalm.
Le Montcalm et l’expérience de la dérive dans un ouragan
C’était, un autre armement, Lucas. Il venait de racheter le Montcalm, un 45 m. Ca se passe bien aussi. Il y a quand même un événement nautique. On avait cassé la passerelle, c’était en 89.
On avait été considérés comme perdus pendant 12 heures. C’était une belle expérience d’hommes. Il fallait occuper l’équipage durant ces 12 heures. Les mécaniciens trouvaient une solution, on n’avait plus de jus. Par force 12, la vague scélérate avait traversé la passerelle, les portes n’étaient pas fermées, l’eau est allée jusqu’à la machine. Elle avait noyé le système électrique. Tout çà dans un coin où il y avait 70 bateaux autour de nous en pleine tempête. On ne pouvait pas communiquer. Tout avait été arraché à la passerelle. Il n’y avait plus de VHF, plus de BLU. On ne voyait rien non plus, plus de radar non plus évidemment. On a traversé la flottille comme ça par force 12. Personne ne voit les fusées de détresse. On n’était pas en détresse, on était en dérive. 2-3 heures après on était éloignés et on partait à la dérive. On a dérivé quand même à 6 nœuds. La flottille s’est mise à notre recherche. Au bout de 4-5 heures : il est où ? Ils ont abandonné. Un a continué, le Charcot. Il nous a retrouvés. Le problème c’était comment communiquer ? J’avais fait des trucs en carton. A bord, il n’y avait pas de blessé et ils ne comprennent rien. C’est mon chef mécano qui a eu l’idée géniale : la bouteille à la mer. Donc je fais un message, le met dans une bouteille. On la met sur une corde avec des bouées de corde de dos. Donc, je balance. Le message était : on venait de réparer, les mécanos avaient trouvé un système pour gouverner. Ils avaient fait un truc de la machine jusqu’à la passerelle. On avait toujours le moteur. Le Charcot nous a accompagnés jusqu’à l’île Lewis.
Voilà l’histoire résumée du Montcalm. Le bateau avait une configuration étrange. Il n’avait pas beaucoup d’étrave. La passerelle était sur l’avant et elle servait d’étrave. C’était pas assez surélevé. Ils ont fait des travaux, mais je sentais plus trop le bateau. Donc je dis : « je pars » et je suis retourné chez Jégo-Quéré.
Pescanova, les grands fonds et les progrès techniques
Je faisais des remplacements de patron et en 95, Pescanova arrive, en réduisant la flotte de moitié pour les gros chalutiers, les 60 m on été vendus. Enfin, ils les ont récupérés, ils les ont remis à neuf et ils sont partis en Namibie, pêcher le merlu là-bas et les 4 autres, les corsaires en Afrique de l’ouest…
La seule chose qu’ils ont faite de bien, je trouve, ils avaient remis à niveau les treuils. Ils avaient mis des treuils à traction constante. Les Boulonnais avaient çà depuis longtemps. Ils étaient plus performants ; tu pouvais passer sur des fonds plus rudes.
Q : A l’époque, vous pêchiez déjà dans les grands fonds ?
G : Oui, çà a commencé au début des années 70, pour chercher l’élingue. Mais bon, on n’allait pas souvent. Les grenadiers, ça ne se vendait pas, ce n’était pas la peine de les pêcher. On avait toujours 300 caisses dans les années 90 pour appâter le mareyeur. Ils achetaient à pas cher et çà a pris quand même. Le grenadier, çà a une sale gueule, mais c’était une bonne chair et ce n’était pas cher.
Dans les cantines scolaires, çà avait pris. En plus, il n’y avait pas de pollution à cette époque-là dans les grands fonds. Une fois qu’on a eu les bateaux reconditionnés, Pescanova, dans les premières années, nous laissait faire comme avant. Tu te démerdes, tu remplis la cale et tu reviens. Jusqu’en 97. Entre temps on était devenus plus performants. Par exemple sur le sabre, on faisait des cartons et çà se vendait bien.
Q : Grâce à la modification des treuils ?
G : Oui, parce qu’on pouvait faire du parachutisme. Tu pouvais sauter des trucs, du corail par exemple, en virant juste ce qu’il fallait pour faire décoller quand tu as repéré du corail, et on avait aussi sur le chalut des capteurs qui nous donnaient tout, la hauteur, l’écartement, ce qu’on pêchait dans le cul du chalut. On savait à peu près ce qu’on avait. Ce qui nous aidait aussi à anticiper.
Q : Ne pas surcharger ?
G : Exactement. On faisait une détection, on arrivait. Tac… les poissons s’en trouvaient mieux, de meilleure qualité.
Les plans de pêche : vers la grève
Q : Donc on arrive en 97.
G : On arrive en 97. On commençait à avoir une pression de Pescanova sur les plans de pêche. Ils considéraient que puisqu’ils avaient les bateaux, tout était à eux. Ils avaient demandé à un patron, il avait refusé. Moi, ils avaient essayé aussi plusieurs fois. J’avais toujours refusé. Ce sont mes informations, mon savoir. On ne m’avait rien donné. Il y avait le bateau, les ordinateurs. L’ordinateur, il est à moi. Tous mes plans de pêche sont dans mon ordinateur. Je les mets dans l’ordinateur du bateau, mais quand je pars des bases avancées, j’efface tout. C’était mon savoir. Donc, il me convoque, le représentant Pescanova de l’armement : « Tu ne veux toujours pas donner tes plans de pêche ? » ; « Non ». « Bon, tu ne commandes plus ici. » « OK ».
A cette époque-là, on pouvait virer un patron, quand l’armateur le voulait. Il n’avait pas à le justifier. On était patron et mandataire. La loi de 1905 sur les commandants de navire, à la pêche et au commerce, c’était la même chose. Suite à cette grève la loi a été modifiée peu de temps après.
Ils avaient mis aussi la pression sur les équipages. Ils voulaient supprimer la godaille, supprimer un matelot, et là, ça a été la goutte qui a fait déborder le vase. Parce que virer un patron de pêche, ce n’était pas selon les résultats, ça peut arriver ; c’était le fait du prince : « tu veux pas, t’es viré ». OK. Je rencontre les marins : « Je suis viré ». « Pourquoi ? ». « Je ne veux pas donner mes plans de pêche ». « Ah bon, ils commencent à nous emmerder ».
Donc on fait une réunion avec 4 ou 5 marins : il va falloir faire quelque chose. Déclencher une grève, çà ne se fait pas comme cela ; nous sommes motivés, mais il faut avoir un syndicat aussi pour que la grève soit légale. Donc on avait « mis en concurrence ». On voulait voir ce qu’en disaient les syndicats. Il n’y a qu’un qui a répondu : la CFDT et Jean Marc Barrey, qui n’était plus à Lorient, mais à Concarneau. On a fait une réunion avec tous les marins pour déclencher une grève. Ceux qui étaient à terre, on était en base avancée… à chaque fois qu’ils arrivaient en avion, ils étaient intégrés. Donc on a déclenché la grève. Politiquement, ça commençait à devenir intéressant. On venait de changer de majorité, la gauche était revenue au pouvoir : Jospin. Pescanova était très bien introduite avec la droite, à St Pierre et Miquelon, où ils assuraient l’emploi. Il ne faut pas l’oublier. Ils avaient une attache profonde avec le gouvernement. Pensec était ministre de l’agriculture et de la pêche ; ça pouvait servir et ça a servi. On a commencé à expliquer le pourquoi de la grève. Ça a commencé à monter. C’est devenu un fait national, avec le risque de s’étendre aussi. A cette époque, les Espagnols venaient d’être intégrés mais ils n’avaient aucun quota européen, donc ils essayaient par tous les moyens d’acquérir des quotas. On supposait que c’est pour cela qu’ils volaient aussi les plans de pêche pour aller avec leur propre armement dans des zones bien maîtrisées. Donc, une semaine, 10 jours, 15 jours, çà montait, les réunions se faisaient avec 10 personnes qui représentaient le comité de grève. Il était constitué de patrons, de matelots, cuisiniers, des navigants. Tous les jours on faisait un compte-rendu et on mettait au vote la poursuite ou non de la grève. Et ce qu’on a fait aussi, c’est organiser une collecte de fonds. On a fait une soirée au palais des congrès, avec les Djiboudjep, Mikael Yaouank, Michel Tonnerre, la collecte de fonds pour rémunérer les marins à terre.
Une caisse de grève s’était organisée aussi avec les familles de marins, dont les femmes. Tu ne fais pas grève si la femme de marin n’est pas d’accord. Elles avaient pris conscience que c’était l’avenir de la pêche qui était en question. Donc, elles étaient à fond derrière nous et c’est elles qui organisaient d’ailleurs avec les marins et les gens de terre de l’armement.
Q : Avec Pescanova, la discussion était bloquée ?
G : Elle était bloquée. Pour débloquer, le gouvernement avait nommé une médiatrice, Martine Rémond-Gouilloud, une juriste. Son boulot, c’était de remettre les deux parties en négociation. C’est elle qui décidait de l’avenir des négociations. Les deux parties avaient accepté que les décisions qu’elle allait prendre seraient acceptées. Elle a questionné l’armement et elle a pris une décision, 10 jours après. Elle nous a dit : « J’ai pris une décision », elle se tourne vers Pescanova : « Vous réintégrez Gilles Toumelin et vous ne supprimez pas la godaille et vous ne supprimez pas un matelot ». Nous on était OK. Pescanova était obligée d’accepter puisqu’ils avaient accepté en préambule, les décisions. En fait de l’Etat, de la médiatrice, mais de l’Etat français, à mon avis.
Ce qu’il faut rappeler aussi sur la grève, il y avait une solidarité portuaire. Il y avait des maires qui étaient là pour soutenir les marins. On a eu des tas de messages de solidarité, du monde entier.
Q : Symboliquement, cette histoire de l’appropriation des plans de pêche...
G : Oui, comment on fait ses plans de pêche ? C’est individuel. C’est toi qui les fais. Quand c’était sur papier et après est venue l’électronique qui a tout facilité. Maintenant, les plans de pêche, tout le monde les a, mais à l’époque, c’était le début et c’était important. Après, les patrons n’étaient pas prudents, ils laissaient leurs plans dans l’ordinateur, sauf moi. J’avais un logiciel qui faisait tout, c’était le début de l’informatique. J’ai eu le premier Mac sur le Montcalm. J’ai suivi l’évolution des logiciels. C’est bien pour la sécurité, mais ça te permet de mieux appréhender tout. Tu pouvais savoir exactement ce que tu faisais. On n’était plus comme avant en aveugles.
Q : La grève a duré combien de temps ?
G : 40 jours, c’est le plus grand conflit de marins qui ait jamais existé à Lorient certainement. Mais aussi un conflit de marins réussi. Car généralement, ce n’est pas toujours évident de conclure une affaire. Ce n’était pas tout à fait fini, il fallait encore renégocier la convention collective, mais nous avons accepté de repartir. Surtout les politiques voulaient qu’on reparte en mer. 5 représentants restaient à terre parce qu’il y avait d’autres choses à négocier, dont la convention collective., mais le principal était fait. C’étaient les trois causes principales de la grève.
Le départ de Pescanova
Q : C’est ce qui a amené Pescanova à souhaiter se retirer ?
G : Oui et non ; à mon avis, ils n’étaient pas là pour rester. C’était pas leur métier, le frais. Pescanova est une grosse boite de congélateurs. C’est un autre marché, çà n’a rien à voir. Ils voulaient faire ce qu’ils faisaient en tant que congélateurs, avec du frais, pour les bateaux, les équipages, les plans de pêche. C’est à nous, on organise, mais non. Comme ils ont été sollicités par les politiques lorientais, il ne faut pas oublier que Vigo est jumelée avec Lorient.
Petite anecdote : quand on est allés à la mairie, avec Métairie qui était maire : « Allons à la salle.. ». Je passe devant la salle et je dis : « Non, non, la salle Vigo : Non ». « Gilles, Oui, Oui, on va changer de salle ». C’était une provocation… On était soutenus par les politiques locaux. Pensec était ministre, mais en sous-main, il était quand même pour nous. C’était un breton de Concarneau, En plus dans un autre ministère, les DOM-TOM, il a eu en charge St Pierre et Miquelon, donc il était au courant de ce qui se passait avec Pescanova et les conditions du rachat par Pescanova en 1994, c’était assez fou.
Q : On leur a donné…
G : Ils ont tout gagné, ils ont récupéré tous les bateaux, qu’ils ont remis en état, et ça pêche partout dans le monde. Ils ont tout gagné. C’est ce qu’ils avaient derrière la tête. C’est une entreprise prédatrice. Quand elle part, il n’y a plus rien. Ça a duré 4 ans après. Pendant 3-4 ans, ça marchait très bien. Nous on pêchait bien, on vendait bien. Il n’y avait pas de problème. Mais au fur et à mesure, on voyait d’après leurs déclarations ; après les dirigeants ont été virés. Ils ont mis d’autres à la place chez Pescanova Lorient - Jégo-Quéré, on voyait bien que ce n’était pas sérieux. Des bateaux neufs, personne n’y croyait et on avait de plus en plus de mal à avoir des pièces de rechange. Donc au bout de 4 ans, en 2000, après une rencontre avec le PDG : « On peut aller dans le bureau là-bas ? Je viens négocier ma sortie ». « Ah bon, vous voulez combien ? ». On est tombés d’accord et un mois après, en 2001, j’étais parti et quand j’ai été chercher mon chèque, j’ai dit aux gens qui étaient là : « Vous en avez pour un an, à mon avis. « T’exagères... »
Q : Qu’est-ce qui t’a amené à partir ?
G : Pour les pièces de rechange, on est 10 jours à Lochinver pour attendre les pièces. « On va rapatrier les équipages ». « Non, non, vous restez là-bas, on va vous occuper, on va vous donner de l’argent, vous louerez un bus, vous irez en balade ». On n’était pas là pour ça, du tourisme. On a quand même visité le Loch Ness...J’ai vu le monstre ! Mais c’est pas sérieux. On n’est pas là pour ça. Je sentais que çà se dégradait.
Q : Est-ce que tu as repris un commandement après ?
G : J’ai arrêté la pêche. J’ai été pêcheur d’épaves à la Comex, j’ai fait des convoyages, pour arriver à l’âge de la retraite, 55 ans. Ma part de pêche s’est arrêtée en 2001. Pescanova s’est arrêtée en 2002. Comme ils avaient la trouille d’un mouvement, les primes ont été à la hauteur. Ils ont accepté les licenciements. C’était un an après, ça a été très rapide, tu sentais…
Q : Le choix de Pescanova, çà a été une grosse erreur ?
G : On ne savait pas au début. Moderniser les bateaux comme ils l’ont fait, j’étais pas contre. La preuve, c’est qu’après on a bien pêché.
Q : C’était, à la fin des années 90, l’époque où les ressources étaient bien mises à mal, et tu dis que vous pêchiez bien…
G : Oui, parce qu’on allait dans des endroits où on ne pouvait pas aller avant. Par exemple, le sabre, pendant 3 ans.
Q : Et l’hoplostète aussi ?
G : Oui, un certain temps, mais l’hoplo, c’est un poisson grégaire. Une fois pêché, il n’y en a plus. C’était sur les pics. Maintenant, çà a repris en Nouvelle Zélande, mais ça n’a pas duré. C’est un poisson que tu pêches en masse. Tu as une détection sur un pic. Tu passes…
Q : Vous ne reveniez pas sur les anciennes zones de pêche du lieu noir ?
G : Si, dans les années 90, on commençait à voir des flottilles écossaises et irlandaises qui se développaient avec beaucoup de puissance. Donc, il y avait une pression de pêche. C’est pour çà qu’on découvrait autre chose. Mais il y avait une chute globale. Il fallait rechercher autre chose. C’est pas une fuite en avant mais pour rechercher la ressource ailleurs. Plus on avait de technologie performante, plus on pouvait le faire. Avec les Scanmar sur les chaluts, on pouvait le faire monter, descendre, danser le tango quoi, sans faire trop d’avaries.
Q : La pêche industrielle est mise en accusation.
G : J’aime pas ce mot pêche industrielle, c’est la pêche hauturière. Pêche industrielle veut dire congélation, on traite à bord. C’est comme un bateau de 20 m, s’il fait 55 mètres, c’est la même chose. Le poisson est glacé, il revient, c’est plus loin évidemment.
Q : C’est ta version de la pêche industrielle, mais…
G : La vraie version.
Q : Mais les ONG comme Bloom et autres, c’est pas leur version. Tout bateau de plus de 12 m est industriel.
G : Évidemment, ça c’est pour percuter l’ignorance des gens. Les gens ne connaissent pas la pêche, ils ne connaissent rien, et eux non plus d’ailleurs.
Q : Ce qu’il faut, c’est une juste répartition de l’espace.
G : Maintenant, avec l’effort de pêche nettement moindre sur la pêche hauturière, il y a du poisson partout.
Q : Tu penses qu’il est revenu ?
G : Ben oui, pas en abondance, mais il est revenu. Il se déplace, là où il est tranquille, il revient. Il n’y a plus de gros chalutier à part les 2 qui restent, des 45 m. Eux, ils vont pêcher selon leur quota. Ils pêchent un quota et ils changent de quota. Comme il est interdit stupidement de pêcher au-delà des 800 m … On se demande pourquoi. Parce qu’ils ont des gros yeux ? On ne pêche plus le grenadier, il y en à chier partout. Parce que contrairement aux autres poissons, le grenadier, tout petit, il est sur les 1500 m. Plus il grandit, plus il monte, c’est l’inverse de tous les poissons.
Q : Une des grandes accusations contre le chalut, c’est la destruction des coraux.
G : Si tu vas avec un chalut dans le corail, il est foutu. On essayait d’éviter les coraux évidemment ou on passait par-dessus. Marginalement cela arrivait.
L’enjeu de la communication
Q : Tu n’as pas parlé de « no pasaran ».
G : Ah oui. Il y a eu une bataille de communication. A partir du moment où c’était bloqué, on pouvait joindre par ordinateur les bateaux. « Une fois que vous avez fini votre marée, vous rentrez à Lorient ». Au fur et à mesure qu’ils rentraient, on les accueillait et j’avais demandé de faire une pancarte « No pasaran ». Pourquoi ? Parce que « no pasaran », çà fait référence à la guerre d’Espagne, les fascistes qui ont attaqué la République et le créateur de Pescanova était un ami intime de Franco, un galicien. A cette époque le président de la Galice, il s’appelait Fraga, un ami de Franco. Alors là ... d’où l’expression « No pasaran », ils ne passeront pas.
La bataille de la communication a été gagnée par çà. Je l’ai su après. Quand ils ont vu ça, ils ont pâli.
Q : La communication est essentielle, aujourd’hui, les pêcheurs sont dépassés.
G : On ne dit plus pêche, on dit surpêche. Il n’y a plus de surpêche, il n’y a plus de bateau.
Q : La réalité c’est d’abord un changement majeur du plancton lié au réchauffement climatique qui change la nature des ressources et diminue la productivité.
Dans l’article que Charles Josse te consacre dans « Le Marin » en janvier 1998
[1] , tu disais : « Certains aiment la mer… sans aimer les marins » et aussi : « la pêche industrielle française est condamnée par ses propres politiques, nous mourrons de notre belle et petite mort, mais nous mourrons ».
Août 2026
Collectif Pêche et Développement
Pêcher pour vivre